Cet “Interrogatoire” est un entretien fictif avec Abdallah Ibrahim, ancien Chef du gouvernement du Maroc, mort en septembre 2005. Comme TelQuel l’a fait précédemment avec Mehdi Ben Barka, l’exercice consiste à faire dialoguer ses propos, dans son livres “Contre vents et marées” (réédité en 2021 par La Croisées des chemins) avec l’actualité d’aujourd’hui, créant ainsi un entretien posthume hors norme.
Smyet bak ?
Ibrahim ben Abdelkader.
Smyet mok ?
Aïcha Bent El Mokhtar.
Nimirou d’la carte ?
Je vous donne plutôt un chiffre symbolique à mes yeux : 18. Je suis resté 18 mois à la tête du Conseil de la présidence.
Vous avez été le premier Chef du gouvernement postindépendance, un mandat court mais dense. Quel regard portez-vous sur l’évolution des élites maghrébines ? Comment se pensent-elles aujourd’hui ?
Les élites maghrébines prennent connaissance aujourd’hui de séquences schématiques ou tronquées de leur histoire, à travers des manuels scolaires européens. Ce qui provoque chez elles le plus souvent démoralisation et perte de confiance en soi et en leur culture, et précipite bon nombre d’entre elles à chercher des refuges d’emprunt dans la culture étrangère.
C’est là l’une des causes psychologiques de la crise de la langue arabe à l’heure actuelle. C’est là également l’un des grands facteurs de l’inadéquation entre la formation scolaire reçue par les intellectuels et leur capacité réelle à agir sur la société, pour élever son niveau général de prise de conscience.
Ainsi, la “culture” est aujourd’hui sur le point de devenir un facteur essentiel d’éradication de la culture au Maghreb. Elle devient aussi un instrument de domination de classe et une arme efficace entre les mains du néocolonialisme.
Car toute culture qui n’exprime pas l’âme d’un peuple, qui ne traduit pas son expérience authentique et sa longue et difficile lutte pour l’émancipation, ne peut jouer son vrai rôle en tant que facteur essentiel de progrès. C’en fut globalement ainsi pour l’expérience des peuples maghrébins avec la langue romaine, qui a été langue de la culture et du pouvoir au Maghreb durant plus de six cents ans.

Tiens, vous qui avez vu l’époque des luttes d’indépendance, vous seriez content de savoir qu’en 2025, on hésite toujours entre parler arabe, amazigh, français, anglais, voire coréen sur TikTok ?
“Le Grand Maghreb est toujours, tel qu’il est depuis trois mille ans, à la recherche pathétique d’une langue unique et commune à tous ses fils”
Le Grand Maghreb est toujours, tel qu’il est depuis trois mille ans, à la recherche pathétique d’une langue unique et commune à tous ses fils, par laquelle ils s’exprimeraient collectivement et dont ils seraient fiers et qu’ils considéreraient de façon définitive et irréversible comme étant leur langue, traduisant leur identité culturelle authentique, pour le meilleur, et dans un rapport apaisé aux autres langues et cultures, sans restrictions mentales et sans complexes.
L’indépendance ne semble pas avoir été une rupture suffisante. Diriez-vous qu’elle a échoué à enclencher un véritable projet de société ?
L’indépendance n’a fait que frayer la voie de la poursuite du combat pour la liberté. La conquête de cette liberté dépend de la réalisation des quatre grands objectifs auxquels les Maghrébins sont demeurés attachés à travers trois mille ans d’histoire.
Il s’agit de l’édification d’une démocratie effective, non seulement au niveau de l’État, mais également au niveau de la structure sociale, que l’organisation saine renforce et libère des tendances “démo-anarchiques”, et que consolident les emprunts intelligents à la modernité qui ont fécondé l’héritage des peuples maghrébins par de nombreux apports positifs et lui ont ouvert de nouvelles perspectives.
Mais aussi une réforme agraire qui libère les rapports de production de l’exploitation et constitue le fondement de la justice sociale et le levier efficace pour l’industrialisation et la réalisation de la prospérité collective, sur des bases scientifiques rigoureuses ; une culture arabe solide et généralisée, que la culture étrangère vient renforcer et non détruire ; une culture qui élève le sentiment national et ne le rabaisse pas et consolide la personnalité au lieu de la déchirer ; l’édification de l’unité du Grand Maghreb pour en faire la base et la condition du développement rapide qui peut tirer profit des énergies collectives de ses membres, de ses ressources formidables communes, et qui lui permette de jouer son rôle historique parmi les peuples progressistes.
On a des think tanks, des études d’impact, des cabinets de conseil à foison… Mais on galère toujours à comprendre pourquoi rien ne change vraiment. Avons-nous manqué quelque chose d’essentiel ?
“L’histoire recèle objectivement des indications positives (…) qui fournissent des éclairages suffisants pour appréhender nos problèmes actuels et pour mesurer l’ampleur, parfois dramatique, de ces problèmes”
L’histoire et l’Histoire lointaine elle-même recèlent objectivement des indications positives pour comprendre notre présent. Ce sont ces indications qui fournissent des éclairages suffisants pour appréhender nos problèmes actuels et pour mesurer l’ampleur, parfois dramatique, de ces problèmes. Ces déterminants, qui remontent loin dans le passé, nous permettent aussi de définir avec précision les obstacles sur lesquels s’est brisée, et se brise encore, la volonté des masses populaires dans leur long combat pour l’édification de lendemains meilleurs.
Entre les objectifs de croissance et les réformes annoncées, on a l’impression que tout est prêt pour réussir. Mais ça ne prend pas. Pour quelles raisons d’après vous ?
La crise historique dans laquelle se débat le Maghreb aujourd’hui comporte structurellement deux aspects : un aspect bien connu qui concerne l’accumulation du capital, la formation des cadres, la définition des politiques de production, dans un cadre clair et constant, et la réalisation des réformes agraires ; le second, plus complexe, concerne les problèmes humains, à dimension psychologique collective, qui découlent de la posture des peuples maghrébins face aux difficultés auxquelles ils sont confrontés, de manière générale, et de leur capacité ou non, objectivement, à y faire face, en tant que nation organisée.
Qu’est-ce qui, selon vous, empêche réellement le Maghreb de sortir de cette impasse ?
“La pauvreté du Maghreb n’est qu’accidentelle et non structurelle. Elle découle essentiellement de la mauvaise gestion, de l’incurie des institutions générales et de l’avidité de l’exploitation féodale”
Il en est ainsi, car l’organisation d’un peuple tient bien pour lui, nécessairement, d’une ligne tactique, par rapport à la stratégie de son développement. L’accusation la plus grave que l’on puisse adresser au Grand Maghreb, c’est qu’il a toujours été, et est toujours, une contrée riche dont les habitants sont pauvres.
Or, cette pauvreté n’est qu’accidentelle et non structurelle. Elle découle essentiellement de la mauvaise gestion, de l’incurie des institutions générales et de l’avidité de l’exploitation féodale. La pauvreté n’est nullement le fait de la pénurie ou de la rareté des ressources de production ou de l’absence des facteurs et des potentiels de développement.

La pression qu’exerce aujourd’hui le poids du passé sur les mentalités et les comportements est considérable. On ne peut la nier d’aucune manière. L’État au Maghreb est sans contexte le plus enrichi dans l’histoire, par rapport à toute l’Afrique. Au Maroc, l’État porte sur ses épaules la responsabilité et le poids de treize siècles d’histoire, faits de succès et d’échecs, et ce, dans une continuité sans ruptures. C’est là un fait singulier, comparativement à tous les pays africains, y compris l’Éthiopie elle-même.
Vous insistez sur la responsabilité des élites. Comment qualifieriez-vous les figures dirigeantes dans l’histoire du Maghreb moderne ?
“Le Maghreb a produit de grands hommes, comme il a produit de grands fossoyeurs”
Le Maghreb a produit de grands hommes, comme il a produit de grands fossoyeurs. Deux forces invisibles, gigantesques, opposées, telles la lumière et l’obscurité, se disputant continuellement avec violence la maîtrise du devenir historique du Maghreb.
Tour à tour, l’une semble avoir définitivement raison de l’autre, puis le retournement intervient et ainsi de suite, la fin devient le commencement qui aboutit inexorablement à une autre fin, dans un processus impressionnant de contradictions.
Les figures d’exception et les périodes de décadence rythment l’histoire politique du Maghreb. Est-ce la cause principale des crises récurrentes que connaît la région ? Et quel rôle joue la religion dans ce système ?
Ces différents États peuvent se distinguer les uns par rapport aux autres par des variantes dans l’exercice du pouvoir, par l’importance ou par les rites choisis ainsi que par leur influence ou leurs préoccupations historiques, mais ils ont tous la même référence constitutionnelle, du moins théoriquement de même nature.
Ils reposent sur le droit divin pour leur légitimité et entretiennent des rapports semblables avec les non-musulmans. Ils sont tous autocratiques et pratiquent la transmission héréditaire du pouvoir suprême ; une pratique qui fait que l’homme le plus valeureux accède dans un premier temps au sommet puis, en vertu des vicissitudes de l’hérédité, se succèdent tour à tour des hommes d’inégale valeur.
À un génie peut succéder un médiocre, puis un ascète mystique, puis un prodigue, puis un juste, qui restaure la vigueur de l’État, puis un jouisseur, puis un poltron, puis un écervelé, puis à nouveau un sage qui ne pourra rien, malgré sa sagesse, face à l’anarchie de la décadence. Ainsi s’achève un cycle qui fait place à un nouveau et ainsi de suite.
Il est d’usage dans ce système que la religion soit instrumentalisée pour soumettre la société et garantir le soutien.
Quelles sont, selon vous, les conditions minimales pour que les sociétés maghrébines puissent réellement transformer leur réalité ?
Si le succès dans n’importe quel combat historique décisif dépend toujours de la réalisation de conditions objectives et subjectives, qui entourent le groupe concerné, il est utile pour nous, dans notre combat actuel, de disposer d’une hauteur de vue pour embrasser du même regard nos problématiques pérennes et nos contradictions transgénérationnelles.
Nous devons être capables de prendre la mesure de nos forces et de nos faiblesses. Tout cela devrait nous permettre d’accéder à une véritable prise de conscience qui nous permette, en toute lucidité, de confirmer ou de corriger, en cas de besoin, nos engagements dans nos combats de militants pour un monde meilleur.
Il est toujours vain d’essayer de remonter dans l’invocation du passé jusqu’aux limites du détail. L’Histoire n’est toujours que réduction. Mais l’invocation des évènements qui se sont succédé, à travers les générations, ne manque pas de révéler des constantes dans la vie des peuples. Par leur constance, ils deviennent significatifs et appellent alors l’examen attentif.
Peut-on dire que les peuples du Maghreb ont été davantage façonnés par la résistance aux systèmes que par l’adhésion à un projet commun ?
“Le Maghreb est fortement attaché à (…) la singularité de sa personnalité, à son conservatisme farouche et, jusqu’au fanatisme, à ses idéaux. Il est en même temps capable de générosité et de tolérance”
Le peuple maghrébin apparaît malgré tout comme un peuple pondéré et sobre, en même temps qu’intransigeant et prompt à la colère. Ce sont des traits de caractère qui font dire à certains que le Maghrébin est austère, rigoriste et dur.
En vérité, ce sont les épreuves et les difficultés politiques et sociales qui ont jalonné la vie des Maghrébins, ajoutées à leur attachement exacerbé à la “démo-anarchie”, ainsi que les douloureuses confrontations avec le monde extérieur, depuis des siècles, qui ont fait des habitants du Maghreb ou bien des ascètes puritains ou bien des rigoristes intransigeants.
Mais ce même peuple est capable d’être léger et joyeux, oubliant parfois ses responsabilités dans le folklore, capable de prodigalité, à tel point que seule la censure du groupe solidaire permet de la tempérer.
Le Maghreb est fortement attaché à son puritanisme dévorant et à sa vision austère du monde, à la singularité de sa personnalité, à son conservatisme farouche et à l’attachement, jusqu’au fanatisme, à ses idéaux. Il est en même temps capable de générosité et de tolérance.
Comment ces contradictions structurent encore aujourd’hui le rapport des peuples maghrébins à l’État, à la nation, voire à l’idée d’un projet politique commun ?
L’histoire du Maghreb a balancé dans une ambivalence permanente entre, d’un côté, les tendances à l’attachement irrésistible au particularisme tribal étriqué, qui ignore totalement le sens de l’État et nie objectivement ses critères politiques et ses exigences, et, d’un autre, l’aspiration forte au gouvernement universel, qui ignore les frontières géographiques entre les territoires et qui fait se fondre dans un même réceptacle les peuples et les tribus, sous une autorité morale suprême, reposant sur la religion et mettant à son service le pouvoir politique.
Toutes ces contradictions fondamentales constituent de façon permanente la nature de la dialectique qui commande la société maghrébine. C’est cette même dialectique qui interagit aujourd’hui avec des conditions objectives et subjectives nouvelles.
Il s’agit, d’une part, de notre rapport à l’impérialisme, au néocolonialisme à l’extérieur, d’autre part, de notre aspiration à la libération et de la détermination de nos masses populaires pour l’édification de l’unité et du socialisme, sur des bases saines, en parfaite solidarité avec le combat des forces progressistes émergentes, en Asie, en Afrique et en Amérique latine, pour vaincre le sous-développement et la subordination.
Le Maghreb reste confronté aux mêmes blocages fondamentaux. Qu’est-ce qui empêche véritablement de rompre avec ce cycle historique ?
Que les responsabilités politiques soient entre des mains étrangères ou entre les mains de dirigeants nationaux, les problèmes majeurs du Maghreb, à travers les générations, sont toujours les mêmes, prisonniers d’un cercle vicieux permanent. Certes, ils revêtent aujourd’hui une acuité plus grande et leur solution conditionne l’évolution nationale.
Le mérite de n’importe quel régime politique au Maghreb, aujourd’hui, se mesure à sa capacité de réussir dans cette voie : celle de briser cette spirale et d’affronter les problèmes majeurs qui nous hantent depuis trois mille ans.
PV
Et une interview fictive avec Abdallah Ibrahim pour ce dernier interrogatoire de la saison ! Pour élaborer cet échange, TelQuel a puisé ses mots, sans les déformer ni rien ajouter, dans son livre Contre vents et marées. Cet essai, publié pour la première fois en 1969, a été réédité en 2021 par La Croisées des chemins, dans une traduction française de Hassan Benaddi. Figure intellectuelle majeure du nationalisme marocain, Chef du gouvernement entre 1958 et 1960, Ibrahim y livre une analyse saisissante de l’histoire politique et culturelle du Maghreb.
Vingt ans après sa disparition, sa voix résonne avec une acuité troublante dans un contexte où les nations maghrébines s’interrogent toujours sur leur modèle de développement, leur souveraineté culturelle et les impasses du néocolonialisme. A travers ce dialogue imaginaire, on redécouvre une réflexion exigeante, qui pose des questions encore pertinentes aujourd’hui – et y répond même parfois.

