Bouchra Alami, journaliste et animatrice de télévision : “L'humour m'a toujours permis de sauver ma peau”

Bouchra Alami, journaliste et animatrice de télévision. Crédit: DR

Smyet bak ?

Abderrahman.

Smyet mok ?

Khadija.

Nimirou d’la carte ?

D6846.

Après 36 ans de bons et loyaux services à 2M, vous avez appris votre licenciement via une note vocale. Vous vous attendiez à une rupture aussi brutale ?

Pas de cette façon, en tout cas. Ce n’est pas classe. De mon côté, j’ai vraiment donné le maximum. Parfois avec de grands moyens, souvent avec des bouts de chandelle. Je n’ai jamais fait les choses à moitié. Alors quand ça se termine de cette manière… je ne le prends pas pour moi. C’est leur problème, leur vision. Cela dit, j’ai bien travaillé et j’en suis fière. Et pour moi, un travail bien fait, c’est un engagement envers son pays et envers ses enfants.

Vous avez raconté ce licenciement dans une tribune grinçante que vous avez publiée sur Facebook. Chez vous, l’humour, c’est de la pudeur ou de la vengeance ?

L’humour m’a toujours permis de sauver ma peau et de faire passer tous les messages que je voulais. Cette facette de moi n’est pas forcément apparente à la télé, où j’ai plutôt l’air de quelqu’un de très carré, très sobre, mais en réalité, je suis une vraie marrante !

Je me jette un peu des fleurs, mais je crois sincèrement que j’arrive à faire rire les équipes qui travaillent avec moi.

On raconte que le producteur français Alain Maneval vous a recrutée alors qu’il visitait la maison de votre père, qu’il voulait louer. Sans cette rencontre, vous seriez où aujourd’hui ?

Franchement, aucune idée ! Mais je savais que j’étais atypique, j’avais emmagasiné tellement de choses. J’ai un cerveau plutôt scientifique, mais mon père m’obligeait à lire un livre par semaine et il n’était pas question de lui lire le résumé de la quatrième de couverture. Ça développe l’imaginaire. Et puis il y avait le cinéma : il m’a emmené voir tous les films qui ont marqué ma vie. Comme le Docteur Jivago, de David Lean, avec Geraldine Chaplin, Omar Sharif et la sublime Julie Christie.

Je voudrais d’ailleurs rendre hommage à la RTM de mon enfance, la première chaîne de télévision marocaine. Elle fédérait absolument tout le monde, était extrêmement structurante sur le plan identitaire et très équilibrée dans ses programmes. La RTM passait du Kurosawa, du Fellini… c’était une véritable fenêtre sur le monde. À six ou sept ans, j’y ai regardé Hiroshima mon amour d’Alain Resnais. Ce film m’avait bouleversée, je découvrais la complexité du monde, des gens qui s’aiment et ne peuvent pas rester ensemble à cause de leurs traumatismes.

Mais justement, pourquoi, d’après vous, a-t-elle perdu cette vitalité ?

Je ne suis pas critique télé. La télévision est ce qu’elle est, et il y a sûrement de nombreuses raisons à cela. Je vous propose d’en faire votre prochain sujet d’enquête ! Vous nous en rendrez compte avec beaucoup plus d’acuité que moi, j’en suis certaine.

C’est une façon bien habile de botter en touche !

Si on veut…

Pendant des années, vous avez présenté en français des téléfilms tournés en darija, pour un public majoritairement arabophone. Vous parlez de “schizophrénie télévisuelle”…

“Je respecte les téléfilms autant que le cinéma, mais on ne peut pas vendre quelque chose comme étant un film quand ça n’en est pas un”

Bouchra El Alami, journaliste et animatrice de télévision

Ça me gênait qu’on diffuse des téléfilms dans une émission de cinéma. Pas seulement sur le plan intellectuel – encore que – mais parce qu’on a un public avide de bonnes choses. Ce public, on l’invite au restaurant et on lui sert du fast-food ! Je respecte les téléfilms autant que le cinéma, mais on ne peut pas vendre quelque chose comme étant un film quand ça n’en est pas un.

J’en ai d’ailleurs parlé à la chaîne. Je leur ai dit qu’il n’y a pas que le cinéma hollywoodien, mais qu’il existe un cinéma du monde, avec des réalisateurs bulgares, roumains, iraniens, portugais, espagnols, qui font des films remarquables et qui ne sont pas distribués, faute de passerelles.

J’aurais adoré aller dans cette direction, vers un cinéma plus ouvert sur le monde : car plus on regarde de films, plus on se dit que les humains sont les mêmes partout.

“Madame Cinéma”, cette étiquette vous a collé à la peau durant tout votre parcours. Vous n’étiez pas trop à l’étroit, dans cette boîte ?

Un petit peu, oui. Je sais que toute ma vie je porterai le costume de 2M. Mais les réactions à mon post Facebook m’ont offert une autre étiquette, celle que j’aurais vraiment aimé qu’on me colle : j’ai réussi à transmettre, bien plus que le cinéma, une posture et une ouverture. Ça m’a vraiment émue.

Je savais qu’il y a des téléspectateurs qui parlent peu, voire pas du tout le français, et que la télévision chez nous se regarde en famille, surtout en prime time. Alors j’y apportais un soin particulier. En fin de plateau, j’adressais toujours un message personnel, subliminal, qui touchait directement les gens. Dans les commentaires, beaucoup ont dit qu’ils m’avaient comprise.

Je voulais que les gens croient en ce qu’ils sont et en leur individualité. “Plus on est personnel, plus on est universel”, comme dit Martin Scorsese (The more personal you are, the more universal it becomes, ndlr).

Vous dites que derrière les paillettes, il y a la précarité. Comment on sourit à l’antenne quand la fiche de paie, elle, ne sourit jamais ?

Je peux dire que j’ai vécu une aventure complètement inespérée grâce à 2M. Moi qui suis passionnée par l’aventure humaine, j’ai vraiment été gâtée. Quant au salaire qui ne suivait pas, j’ai toujours confondu ma poche avec la régie. L’argent est important, certes, mais le métier, la passion, et surtout ce public incroyable… C’est véritablement ma plus belle histoire d’amour.

Beaucoup de gens m’ont dit que grâce à moi, ils ont pu parfaire leur français. J’étais donc très vigilante sur le fond comme sur la forme, car nous avons une immense responsabilité quand on entre dans les foyers.

Si “Madame Cinéma” devait se distribuer elle-même un rôle dans un grand film, ce serait lequel ?

“J’aurais adoré être une danseuse orientale dans un film égyptien d’époque ! J’adore la fête”

Bouchra El Alami, journaliste et animatrice de télévision

Ce serait plutôt… une bourlingueuse un peu décalée. Quelque chose dans l’esprit de John Cassavetes, avec ses personnages à part. Sinon, j’aurais adoré être une danseuse orientale dans un film égyptien d’époque ! J’adore la fête.

Je suis quelqu’un de profondément ancré dans la joie de vivre et c’est justement ce qui m’aide à supporter une existence qui n’est pas toujours simple, dans une époque si difficile à décoder.

Vous ne choisiriez pas plutôt le rôle de la seule actrice assez maligne pour avoir écrit sa propre scène de sortie ?

C’est un peu antinomique avec une certaine idée du cinéma. En principe, on se laisse diriger : je ferais donc confiance au réalisateur pour créer le scénario de la fin. Même si dans la vraie vie, c’est moi qui ai le final cut.

ANTÉCÉDENTS

1960 – Voit le jour à Meknès

1978 – Entame ses études en médecine à l’ULB à Bruxelles

1986 – Retourne au Maroc

1989 – Rejoint 2M dès sa création

1995/96 – Devient chroniqueuse dans La Grande Famille sur Canal+

2000 – Devient rédactrice en chef de Teleplus

⁠2000 – Retour à 2M après la nomination de Noureddine Saïl

2026 – Finit sa carrière chez 2M 

PV

Une voix rauque reconnaissable parmi mille autres et un sens de la formule qui fait mouche. Bouchra Alami, 66 ans, a marqué l’histoire de la télévision marocaine, en présentant, entre autres, l’émission phare Cinestars. “Madame Cinéma” a roulé sa bosse chez 2M durant plus de trois décennies avant d’être brutalement licenciée, par le biais d’une note vocale de vingt secondes, “sans la moindre explication, ni même un merci”. En réaction, elle a fait “son outing” via un statut Facebook grinçant posté le 6 juin dernier, dans lequel elle raconte comment elle a tenu en “guerrière stoïque”, payant ses propres tenues de tournage et encaissant “un cachet de misère inchangé depuis 2001”. Toutefois, son métier, sa passion pour le cinéma et le public ont été “sa plus belle histoire d’amour” assure-t-elle sans amertume.