“Elles manquent d’intensité”, “Elles n’ont pas le même volume de jeu”, “Le rythme des matchs est plus lent”… Oui, je veux bien l’entendre, mais par rapport à qui, à quoi ? On compare souvent le football féminin au football masculin, à tort. Car si le football avait été inventé pour les femmes, tout aurait été différent aujourd’hui. Les terrains, les règles, les crampons, et même la narration.
Les filles jouent avec des règles pensées d’abord pour les hommes. Même terrain, même ballon, mêmes cages. Ceux qui comparent les deux “foot”, oublient les différences physiologiques qui rendent bien plus difficile, pour les femmes, de soutenir le même rythme que les hommes. Ils dégainent alors l’argument paresseux : “Le foot, c’est un truc de mecs”. J’avoue que c’est ce que je me disais aussi, moi l’habitué du foot-testostérone, avant de prendre une claque en tombant par hasard sur l’émission scientifique suisse “Einstein”, de SRF. Celle-ci dévoile les résultats d’une étude menée par l’Université norvégienne de Trondheim, publiée en avril 2019.
Les conclusions de l’étude sont sans appel: la comparaison n’a aucun sens. Il faut repenser la perception du niveau de jeu féminin. Pour la simple raison que les footballeuses doivent fournir plus d’efforts pour évoluer dans un cadre pensé pour des morphologies masculines. À commencer par le ballon, trop grand, trop lourd par rapport au poids moyen des joueuses. C’est comme si on demandait à des hommes de jouer au foot… avec un ballon de basket. Au basket, justement, les femmes jouent bel et bien avec un ballon plus léger, adapté à leur morphologie.
Idem pour les gardiennes qui se débattent dans des cages trop grandes pour leur taille moyenne d’1m70, alors que les gardiens de foot masculins mesurent en moyenne 1m90. Vous imaginez l’écart ? Pour équilibrer, la taille des buts devrait être réduite de 15%. On peut aller plus loin. Les dimensions des terrains sont trop vastes, les matchs trop longs. Là aussi, réduire la surface serait plus cohérent avant d’oser établir des comparaisons… toujours aussi injustes.
“Rien n’a été pensé pour les femmes. Et pourtant, elles jouent. Un football parfois plus lisible, plus collectif, où l’émotion est au centre du jeu…”
Rien n’a été pensé pour elles, pourtant, on leur demande de courir aussi vite, de frapper aussi fort, de produire autant d’intensité dans un cadre adapté à une morphologie différente. Le tout, avec un siècle de retard. Bref, c’est un peu comme si on demandait à quelqu’un de rattraper un train lancé à pleine vitesse. Et pourtant, elles jouent. Mieux, elles innovent. Avec un football différent, parfois plus lisible, plus collectif. Un football où les joueuses ne s’écroulent pas pour un souffle, où l’émotion est au centre du jeu.
Regardez ce qui se passe en ce moment au Maroc. Une CAN féminine accueillie dans six stades, avec une organisation digne des grandes compétitions, des supporters au rendez-vous, des Lionnes en finale pour la deuxième fois consécutive. Pour le plus grand bonheur d’un public qui découvre, souvent pour la première fois, que ce football-là, aussi, mérite d’être mis en avant. Il mérite du bruit. Il mérite la lumière, loin de l’ombre de son grand frère imposant.
Alors non, le football féminin n’est pas un sous-football. Ce n’est pas la version “moins sexy” d’un sport censé être viril. C’est une autre grammaire, qu’il faut apprécier sans tomber dans une comparaison injuste. Apprécions plutôt une autre dramaturgie, une autre histoire, qu’on commence à peine à lire. Laissez-moi vous rappeler que la première Coupe du monde féminine n’a eu lieu qu’en 1991. À l’époque, les plus belles histoires du football masculin étaient déjà écrites. Alors merci mesdames, d’écrire les vôtres, match après match. @nasselkerf
