Dans l’expression “entreprise de presse”, il y a le mot “entreprise”. Certains l’oublient. Pourtant, les médias sont des entreprises comme les autres. Notre métier, nos objectifs ? Ils dépendent, entre autres, de nos revenus. Sans revenus, pas de nouveaux médias. Sans entreprises viables, pas de pluralisme et donc pas de sauvegarde du droit à l’information. Un rappel nécessaire quand beaucoup voient encore la presse comme un secteur à part, détaché de toute réalité économique.
Le Covid a coulé le secteur. Les médias dépendant du papier ont vu leurs ventes s’effondrer. Résultat ? Cela fait plusieurs années que l’État soutient fortement les supports de presse en prenant en charge une partie de leur masse salariale. Sans cette aide négociée par l’Association nationale des médias et des éditeurs (ANME), plusieurs titres que vous, lecteurs, appréciez n’existeraient plus aujourd’hui.
L’ANME a contribué à la sauvegarde du secteur. D’autres la voient d’un mauvais œil ? Tant pis. À ce jour, c’est une association, peut-être la seule, qui a une vision globale et opérationnelle pour développer les entreprises de presse. En mettant en œuvre des mécanismes pour augmenter le lectorat et les abonnements, essentiels à notre survie financière. En proposant des solutions pour réorienter une part plus importante des dépenses publicitaires vers les supports de presse nationaux et notamment celles des administrations et des entreprises publiques. Dépenses qui, aujourd’hui, alimentent les plateformes et les réseaux sociaux étrangers, ne produisant aucun contenu, pendant que nos rédactions luttent pour leur survie.
Le soutien obtenu auprès de l’État est essentiel. Et pas forcément mauvais pour le secteur. Il n’y a qu’à voir l’exemple français. En 2023, des titres comme Le Monde ou ceux appartenant au groupe Les Echos-Le Parisien (propriété de LVMH) ont touché plus de 15 millions d’euros d’aide. Ces aides ont permis au Monde, par exemple, de créer une section “Afrique”. Pour concurrencer qui ? Les médias locaux. Et sur quels marchés ? Les marchés publicitaires locaux pendant que les moteurs de recherche ainsi que, depuis peu, les solutions d’Intelligence artificielle, absorbent notre contenu et font chuter encore plus notre trafic et nos revenus.
Le Conseil national de la presse, dans sa mouture actuelle, aurait beaucoup de mal à suivre les évolutions que connaît ce secteur, à défendre le développement et la pérennité des entreprises de presse et les droits des journalistes. Or il y a urgence. Le projet de loi discuté actuellement au parlement, qui a pour objectif de réformer cette instance, est un pas dans la bonne direction. Malgré l’opposition, le ministre de la Communication- Mehdi Bensaid- a eu le courage de le pousser. L’homme a été soutenu dans son initiative par le ministre du Budget Fouzi Lekjaâ mais aussi par le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch.
“La réforme doit permettre d’entamer la rupture avec un système de rente et de dépendance qui étouffe le secteur depuis des années et le tire vers le bas”
Certes, le texte ne consacre pas la démocratie électorale, puisque chaque support ne pèse pas pour une voix. Mais il permettra d’avoir une meilleure représentativité et surtout une plus grande homogénéité. L’association la plus représentative, quelle qu’elle soit, en coordination avec les représentants élus des journalistes, pourra mettre en œuvre son programme et être jugée sur ses résultats. Si c’est l’ANME, ce programme mettra en priorité l’accent sur le renforcement et la pérennité des entreprises de presse. Toutes les entreprises de presse. Car une entreprise financièrement saine, c’est un prérequis pour la liberté éditoriale, l’épanouissement des journalistes et ce, au profit du lecteur.
La réforme n’est pas parfaite. Certaines dispositions inquiètent. Comme la possibilité pour le Conseil de suspendre un titre. Mais ces dispositions peuvent être amendées. La réforme, une fois adoptée, doit permettre d’entamer la rupture avec un système de rente et de dépendance qui étouffe le secteur depuis des années et le tire vers le bas. C’est dans l’intérêt des entreprises de presse et des journalistes. Et donc dans l’intérêt de ceux qui nous lisent. Le reste suivra.
