Il y a des silences plus accablants que mille calomnies. Celui qui entoure Boualem Sansal en est un. Écrivain franco algérien de renom, figure lucide et libre, il paie aujourd’hui le prix d’un discours qui détonne : il ne récite pas les slogans attendus, ne caresse aucun pouvoir dans le sens du vent, ne joue pas la carte du martyr conforme. Il pense, écrit, interroge. Et cela suffit à le rendre indésirable. Sansal a été banni, déprogrammé, accusé de trahison dans son propre pays. Et pendant ce temps, ceux qui prétendent incarner la défense des droits humains – ONG internationales en tête – se retirent presque dans un silence aussi gênant que révélateur. Il ne s’agit pas d’un oubli. Il s’agit d’un choix.
Ces organisations, qui surgissent à juste titre lorsque la liberté chancelle, se sont ici souvent effacées (à l’exception de la Ligue des droits de l’homme, ONG française qui s’est engagée dès son arrestation, ndlr). Peu d’alertes, peu de condamnations, peu de pétitions. Ce mutisme quasi total ne peut être interprété comme un acte neutre : c’est un jugement. En ne disant rien, ou presque (Amnesty International, le Pen Club et Reporters sans frontières ont finalement dénoncé sa condamnation, ndlr), elles disent tout. Elles valident par omission. Elles trient leurs causes, hiérarchisent les indignations, calibrent leurs engagements selon une grille idéologique ou géopolitique.
“Lorsqu’un intellectuel trouble l’ordre établi ou brouille les lignes, on le laisse tomber”
Sansal ne coche pas les cases. Il n’incarne pas la figure du dissident télégénique, il n’alimente aucun récit confortable. Il trouble les eaux. Et dans un monde où les ONG sont de plus en plus contraintes par leurs bailleurs, leurs stratégies d’image ou leurs accès diplomatiques, cela suffit à ce qu’on l’abandonne. Front Line Defenders, organisation pourtant spécialisée dans la protection des défenseurs des droits, n’a émis aucune réaction publique. Ce silence révèle une dérive inquiétante : celle d’un militantisme sélectif qui a cessé d’être universel. Car dans d’autres cas, la mobilisation aurait été immédiate. Il y aurait eu des tribunes, des prises de position, des plaidoyers. La différence ? L’alignement idéologique. Lorsqu’un intellectuel ou un mouvement correspond aux standards d’un certain progressisme internationalisé, il est soutenu sans réserve. Lorsqu’il trouble l’ordre établi ou brouille les lignes, on le laisse tomber.
Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Mais dans le cas algérien, l’angle mort est devenu structurel. L’espace civique y est de plus en plus réprimé : journalistes incarcérés, associations muselées, avocats menacés, procès à charge. Et pourtant, les grandes ONG sont longtemps restées frileuses, prudentes. Par peur de froisser, par souci de préserver un équilibre, ou parce que l’Algérie ne s’intègre pas facilement dans une narration binaire. Trop complexe. Trop sensible. Trop hors-cadre.
Ce silence est une trahison morale. Il démontre que l’indignation n’est plus un principe, mais une ressource. Qu’elle se gère, se dose, se négocie. Qu’on ne défend plus les opprimés : on défend les causes rentables. Or, la défense des droits humains ne devrait jamais être une stratégie de communication, encore moins un outil d’influence. Elle doit rester une boussole. Une ligne claire. Une exigence. Boualem Sansal, lui, n’a rien demandé. Ni soutien automatique, ni carte de victime. Il a simplement refusé de se taire. Ce qu’il attend, ce n’est pas qu’on l’applaudisse, c’est qu’on entende ce que ce silence autour de lui signifie : la peur d’assumer une parole libre quand elle ne cadre pas avec le discours dominant.
Les ONG ne peuvent prétendre à l’universalité tout en hiérarchisant les voix. Elles ne peuvent se dire neutres tout en choisissant leurs indignations. Le cas Sansal est un test. Un miroir. Si ces organisations veulent retrouver leur légitimité, il leur faudra réapprendre à défendre sans calcul. À parler quand c’est difficile. À soutenir ceux qui, comme Boualem Sansal, n’entrent dans aucune case, mais dont la liberté mérite précisément d’être protégée pour cela même. Parce qu’en matière de droits humains, le silence n’est jamais neutre. Il est toujours un choix. Parfois, il est même une faute.
