Il y a quelques jours, le Reuters Institute a publié son rapport annuel sur la consommation des médias dans le monde. Une somme considérable de données, de chiffres et d’analyses, qui nous éclaire sur les grandes tendances qui traversent le secteur médiatique et sur la manière dont les individus s’informent de nos jours. Le rapport confirme certaines tendances déjà observées ou pressenties.
On note tout d’abord une érosion progressive du poids des médias traditionnels (radio, télévision, presse écrite…), qui peinent à maintenir leur audience et à trouver de nouvelles sources de financement. Plus important encore, ces médias doivent surmonter la méfiance d’un public de plus en plus réceptif au discours ambiant sur la connivence entre les médias et les pouvoirs politiques et économiques.
“Les utilisateurs de TikTok accordent plus d’attention à une information lorsqu’elle est produite par un créateur de contenu que lorsqu’elle émane d’un média professionnel”
On constate également le rôle croissant des réseaux sociaux, et notamment les formats vidéo, comme source d’information, particulièrement auprès des jeunes générations. Selon les chiffres de ce rapport, les utilisateurs de TikTok, par exemple, accordent plus d’attention à une information lorsqu’elle est produite par un créateur de contenu que lorsqu’elle émane d’un média professionnel et traditionnel. Par ailleurs, l’usage de l’intelligence artificielle (IA) est en train de bouleverser entièrement le monde des médias, transformant radicalement les habitudes et les métiers du journalisme.
Mais où en sommes-nous, au Maroc, face à toutes ces évolutions ? Il est évident que ces tendances globales n’épargnent ni les consommateurs, ni les professionnels des médias. Il s’agit d’une vague irrésistible qui emportera les derniers villages de résistants incapables de s’adapter à ce nouveau monde.
La situation est d’autant plus grave que nous faisons face à un véritable problème de sous-développement médiatique. Les entreprises de presse sont économiquement fragiles, et la majorité d’entre elles ne survivent que grâce aux subventions accordées par l’État. Cela soulève inévitablement la question de l’indépendance de la presse vis-à-vis du pouvoir politique. Les recettes publicitaires, quant à elles, se réduisent considérablement et sont siphonnées par les géants technologiques américains, qui pillent également le contenu des médias marocains sans aucune rétribution possible, contrairement à ce qui se pratique avec les médias de l’Union européenne.
Il y a aussi la question essentielle des lignes floues de la liberté de la presse, passant allègrement de l’orange au rouge selon les phases et les humeurs politiques et économiques du moment. Sans oublier l’image désastreuse de la presse dans les milieux économiques et technocratiques, qui la perçoivent comme un secteur “pourri” et gangréné par des pratiques dignes des milieux mafieux (chantage, intimidation, corruption…). L’image de la presse est peu reluisante : comme le dit si bien le proverbe marocain, “un poisson pourri fait sentir mauvais tout le panier”, or, les “poissons pourris” ne sont malheureusement pas rares dans ce secteur.
“Le Conseil national de la presse est censé être un espace de défense de la liberté de la presse, pas un lieu de rente politique ni un outil de sanction dirigeable par le pouvoir de l’argent”
Le débat actuel suscité par le projet de loi pour la réorganisation du Conseil national de la presse est l’occasion d’ouvrir une véritable discussion sur la situation désastreuse des médias au Maroc. Les acteurs doivent être conscients que la pérennité de ce secteur est en jeu. L’irruption irréversible de l’IA dans la production de contenu, l’influence grandissante d’individus en dehors du giron des médias dans la fabrication de l’opinion publique, ainsi que la paupérisation économique du métier et de ceux qui le pratiquent doivent être parmi les préoccupations de ceux qui composeront ce nouveau Conseil. Ce dernier est supposé être un espace de réflexion, de prospection et de défense de la liberté de la presse, et non pas un lieu de rente politique ni un outil de sanction aveugle et dirigeable par le pouvoir de l’argent qui écrase tout sur son passage. Il en va de la survie d’un secteur si fragile, mais si essentiel.
