Pax israeliana

Par Abdellah Tourabi

Dans Mémoires d’Hadrien, l’immense écrivaine Marguerite Yourcenar se glisse dans la peau de l’empereur romain Hadrien pour livrer des réflexions lumineuses sur le pouvoir, la gloire, la vieillesse et la mort. Ce chef-d’œuvre littéraire, à la frontière du roman, de la poésie et de l’histoire, retrace la vie d’Hadrien et décrit ses pérégrinations à travers les différentes parties d’un empire stabilisé par la violence et la supériorité militaire des légions romaines.

Hadrien fut l’une des figures principales de la Pax romana, une période de deux siècles durant laquelle l’empire parvint à éliminer ses rivaux, annexer des territoires entiers et contenir ceux qu’il qualifiait de “barbares” derrière des frontières et des murailles. D’ailleurs, Hadrien a donné son nom à un immense mur dont les vestiges subsistent encore en Angleterre, séparant l’empire du monde des “barbares”.

Mais cette période fut également marquée par la prospérité, la stabilité et l’épanouissement des arts et de la culture. Yourcenar, prêtant sa voix à l’empereur, écrit : “Et je remerciais les dieux, puisqu’ils m’avaient accordé de vivre à une époque où la tâche qui m’était échue consistait à réorganiser prudemment un monde, et non à extraire du chaos une matière encore informe, ou à me coucher sur un cadavre pour essayer de le ressusciter.” Dans un an, dans un siècle, dans un millénaire, il est certain que personne ne viendra mettre de tels mots dans la bouche de Benjamin Netanyahu ou de Donald Trump. La paix promise au Moyen-Orient par ces deux dirigeants ne laisse présager que d’autres épisodes de chaos à venir.

Faisons d’abord un constat froid et lucide. Une fois de plus, Israël a remporté une bataille dans la région, grâce à ses capacités militaires et technologiques, mais aussi en raison du soutien indéfectible des États-Unis. L’alignement de Washington sur les désirs de Tel-Aviv dépasse toute logique et toute analyse rationnelle. Et bien qu’ayant subi, pendant dix jours, un bombardement intensif de la part de l’Iran, et malgré une guerre à Gaza dépourvue de toute logique militaire – si ce n’est l’anéantissement d’une population civile –, Israël a pu atteindre des objectifs inespérés. L’État hébreu voit ainsi son ennemi iranien perdre tout ce qu’il avait patiemment construit en termes d’alliances et d’influence au Moyen-Orient : le Hezbollah, affaibli et réduit au silence ; la Syrie, soumise à un pouvoir hostile et à d’autres influences ; le Hamas, décapité dans les territoires palestiniens.

Jamais, depuis 1979, la République islamique d’Iran ne s’était trouvée dans une situation où la survie du régime et de ses dirigeants était aussi menacée. Ses ambitions nucléaires sont compromises, ou pour le moins retardées, par la frappe américaine. L’Iran s’est vu confronté à un dilemme : choisir entre le suicide en affrontant ouvertement les États-Unis et Israël, ou accepter un cessez-le-feu lui permettant de panser ses plaies et d’assumer sa nouvelle place, amoindrie et affaiblie, sur l’échiquier régional, en espérant des jours meilleurs – qui ne viendront probablement jamais.

“Tant que le peuple palestinien sera opprimé et colonisé, la Pax Israeliana ne sera qu’une chimère”

Abdellah Tourabi

Nous entrons dans une nouvelle période : celle de la Pax israeliana. Une phase de répit artificiel, imposée par la force militaire et technologique israélienne et soutenue par l’empire américain. Tel-Aviv reprendra bientôt son antienne d’avant le 7 octobre, évoquant paix et développement commun dans la région. Mais aucune paix ni stabilité ne seront possibles tant que la question palestinienne, mère des malheurs et des tragédies, ne sera pas résolue. Dans le monde arabe, les cœurs débordent de colère et de ressentiment envers Israël depuis l’entreprise génocidaire à Gaza. Un désir de vengeance couve partout, annonciateur de nouveaux drames, massacres et guerres. Tant que le peuple palestinien sera opprimé et colonisé, la Pax israeliana ne sera qu’une chimère.