Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer”. On connaît tous la boutade de Balzac, qui exécrait le journalisme, alors que lui-même appartenait à cette corporation. On n’ose pas imaginer ce que Balzac aurait pu écrire sur la presse s’il avait été marocain et avait vécu parmi nous. Il ne verrait que misère, courtisans, le peu d’illusions qui restent à certains se perdant rapidement. Mais en prenant entre les mains l’Anthologie d’entretiens de Hamid Barrada, un livre sorti il y a quelques semaines, on reprend foi dans le journalisme et on se rend compte à quel point ce métier est vital et nécessaire à tous les égards.
Il s’agit d’un ouvrage de plus de 700 pages, joliment édité, regroupant une sélection d’entretiens menés par le journaliste marocain entre 1977 et 2012. Un voyage dans le temps permettant au lecteur de plonger dans les idées, les débats et les enjeux politiques qui ont marqué le Maroc depuis la Marche verte jusqu’au Printemps arabe. La liste des personnalités interviewées par Hamid Barrada est impressionnante.
On retrouve Hassan II (Hamid Barrada est le seul journaliste marocain à avoir interviewé le roi défunt, en 1985) dans un échange d’une étonnante actualité, notamment sur les relations entre le Maroc et l’Algérie. Il y a également des chefs d’État (Senghor, Ben Bella), des hommes politiques marocains (Ahmed Reda Guédira, Abderrahim Bouabid, Abderrahmane Youssoufi, Mhammed Boucetta, Fqih Basri, Bensaïd Aït Idder…), des personnalités politiques étrangères (Hocine Aït Ahmed, Mohamed Mzali, Hubert Védrine…), des intellectuels et écrivains (Abdellah Laroui, Jean Lacouture, Boualem Sansal…).
Ce livre est un document historique, une brique de notre mémoire collective. Il permet de restituer les événements dans leur contexte et de comprendre comment des acteurs de premier plan percevaient des questions qui nous préoccupent actuellement. On retrouve par exemple les éléments de continuité et de rupture dans la gestion du dossier du Sahara, les origines de la rivalité entre Alger et Rabat avec les éléments personnels et historiques qui la nourrissent jusqu’à aujourd’hui, ainsi que les péripéties de la vie politique marocaine à travers les analyses et positions de personnalités différentes, voire opposées.
“Quand on lit les réponses des figures interviewées par Hamid Barrada, on ne peut que comparer leur densité intellectuelle et militante avec la vacuité de l’offre politique actuelle”
On découvre aussi l’immense talent de Hamid Barrada en tant qu’intervieweur, qui pose des questions précises, factuelles, et qui déroutent parfois le simple lecteur. L’auteur est lui-même un véritable personnage de roman, qui a vécu mille vies, en tant que jeune opposant condamné à mort en 1963, exilé en Algérie et en France, témoin de l’aventurisme révolutionnaire d’une frange de la gauche marocaine, avant de devenir journaliste et fin connaisseur de la vie politique marocaine.
En parcourant les entretiens, on est saisi d’un sentiment de frustration et de regret : on mesure le niveau de dégradation de la qualité du personnel politique au Maroc. Quand on lit les réponses et les réflexions des figures interviewées, on ne peut que comparer leur densité intellectuelle et militante avec la vacuité de l’offre politique actuelle. L’interview fleuve de Fqih Basri, s’apprêtant à rentrer de son exil, nous renseigne sur l’immense progrès fait par le Maroc en matière de respect des droits de l’homme et de pluralisme démocratique, mais également sur la disparition d’hommes politiques droits dans leurs convictions.
L’Anthologie d’entretiens de Hamid Barrada est également un baume au cœur pour ceux qui croient à un journalisme sérieux et professionnel. Elle est la preuve que la médiocrité, la corruption et l’abrutissement des gens en matière de presse ne sont rien d’autre que de l’écume. On peut gagner de l’argent et une notoriété passagère en s’y adonnant, mais certainement pas le respect et la reconnaissance des générations présentes et futures. Seul un journalisme de qualité, comme celui exercé par Hamid Barrada, peut y prétendre. N’en déplaise à Balzac.
