130 milliards et des alchimistes

Par Yassine Majdi

Il ne faut pas bouder notre satisfaction. Le méga-deal scellé le 19 mai entre Taqa, Nareva, l’ONEE et le Fonds Mohammed VI propulse le Maroc dans une autre dimension. Jamais un investissement privé n’avait frôlé les 130 milliards de dirhams – presque 10% de notre PIB, excusez du peu. À la clé, une “autoroute” électrique haute tension de 1400 kilomètres, capable d’acheminer 3000 mégawatts, assortie d’une capacité additionnelle de 1200 mégawatts (MW) d’énergies renouvelables et d’une centrale électrique au gaz de 1500 MW. Cerise sur le gâteau : le Maroc devrait produire, à l’horizon 2030, 900 millions de m3 d’eau dessalée supplémentaires par an, livrée à un prix très concurrentiel ne dépassant pas 4,50 dirhams le m3, et interconnecter les principaux bassins hydrauliques du pays.

“Investir autant de milliards et miser sur un retour sur investissement de plus de 20 ans, c’est parier sur la pérennité du modèle marocain”

Yassine Majdi

Au-delà des chiffres qui donnent le vertige, l’engagement d’Abu Dhabi est un vote de confiance. Investir autant de milliards et miser sur un retour sur investissement de plus de 20 ans, c’est parier sur la pérennité du modèle marocain. Une confiance qui fait défaut à de nombreux pays de notre région. Les pétrodollars émiratis confirment ce que nous savions déjà : la constance institutionnelle du royaume paie. Et avec elle, notre capacité à nouer des alliances durables, fondées sur la confiance, au-delà des seules logiques commerciales.

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Reste l’épineuse question du contenu local. Les projets de cette envergure sont confiés le plus souvent à un “general contractor”, grande entreprise marocaine ou étrangère, qui sous-traite une grande partie du projet à des entreprises locales. Sans dispositif contraignant réservant une part substantielle aux PME marocaines – et les hissant au niveau technologique requis –, notre plus grand chantier national risque de se dérouler en vase clos. Paradoxe cruel, un projet présenté comme un acte de souveraineté industrielle se réaliserait alors… sans nos industriels. Un fonds d’accompagnement pour nos PME, et plus particulièrement pour financer leurs besoins en fonds de roulement, est absolument nécessaire si l’on souhaite faire émerger des PME championnes nationales de leurs secteurs.

“Attirer les capitaux, c’est une chose. Les transformer en levier de souveraineté, c’en est une autre”

Yassine Majdi

Autre caractéristique du projet, le choix assumé des partenaires de ne pas faire appel aux subventions d’investissement proposées par l’Etat marocain. Les TRI (Taux de rentabilité interne des projets), âprement négociés nous dit-on, permettent d’avoir une rentabilité intéressante sans subvention. Ce qui, par effet de miroir, pose la question de la station de dessalement de Casablanca dans laquelle le Chef du gouvernement est investisseur. Une station qui, avec subvention, fournira une eau dessalée plus chère que celle proposée par le consortium Nareva-Taqa. Il ne s’agit plus ici de soupçonner un conflit d’intérêts, mais de réclamer une doctrine claire en matière de soutien public.

Le 19 mai marquera donc une rupture si, et seulement si, les 130 milliards annoncés se muent en emplois pérennes, en transferts technologiques, en développement de PME locales, dans le cadre d’une gouvernance transparente. Attirer les capitaux, c’est une chose. Les transformer en levier de souveraineté, c’en est une autre. Et c’est sur ce second défi que nos dirigeants sont désormais attendus.

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