L'absurde, c'était mieux avant

Par Réda Allali

En ces temps troublés, les amis, le Boualem a de plus en plus de mal à assurer sa mission. Rappelons qu’il est censé fournir ici même, chaque semaine, son lot de calembours, sarcasmes et autres traits d’esprit pour détendre un lecteur au moral attaqué par la lecture du reste du magazine. Pourtant, la situation est de moins en moins drôle, telle est l’amère vérité. Jadis, notre paisible contrée produisait de l’absurde en quantité abondante et de bonne qualité, il y avait de quoi remplir une pleine page sans effort, c’était le bon vieux temps.

Souvenez-vous de l’époque où nous interdisions l’ouverture d’un magasin géant de meubles suédois en vertu d’une supposée non-conformité aux règles de sécurité ignorées partout ailleurs. C’était magnifique ! Ou quand Meknès voulait organiser les Jeux Olympiques, on ne sait trop par quel prodige.

Vous vous souvenez du scandale dit “du baghrir” ou de la polémique autour du postérieur de JLo ? Le Boualem regrette le bon vieux temps, quand notre paisible contrée produisait de l’absurde en quantité abondante…

En fait, même nos spectaculaires plantages footballistiques étaient drôles. Ces scénarios affreux et cruels, pleins de buts à la dernière seconde et de choix improbables, oui, ils avaient leur charme. Car maintenant qu’on gagne, figurez-vous que l’ambiance n’est pas meilleure autour de notre équipe, je vous laisse méditer sur ce paradoxe.

Et puis, nous avons aussi connu des campagnes électorales hilarantes, avec des métaphores animalières douteuses, des logos ridicules, des chansons atroces et des rimes lamentables du genre “la djaj la bibi”, vous vous souvenez, c’était très beau. Nous avions un superbe casting, avec des ministres qui traitaient les gens de nihilistes, c’est-à-dire qu’ils faisaient des références à un des mouvements philosophiques russes du 19e siècle, il y avait du niveau.

Nous avions aussi le débat sur les langues, il était irrésistible celui-là. Il y avait des défenseurs de la darija accusés d’attaquer la oumma dans son fondement culturel, des francophones bousculés dans leurs privilèges par des anglophones, des amazighophones déçus et des arabophones outrés, tout cela était de très bonne facture. L’affaire avait culminé pendant le scandale dit du baghrir, oui on parle bien d’une crêpe à trous, quelle rigolade !

Toujours dans le domaine des scandales, il est impossible de ne pas mentionner ici la polémique autour du postérieur de cette grande star latino venu se trémousser sur nos chastes écrans, une initiative qui avait provoqué une plainte de nos défenseurs de la morale et de nombreuses convulsions numériques, et puis, dans la foulée, ces Femen venues se faire des bisous topless à Beni Mellal, un grand moment. Oui, répétons-le, c’était le bon temps.

Aujourd’hui, nous errons dans les brumes épaisses d’une dépression collective de basse intensité. Zakaria Boualem est incapable de déterminer avec précision à quel moment la lumière s’est éteinte, mais il soupçonne la sinistre période du Covid d’y être pour quelque chose. Soudain, une catastrophe mondiale est devenue possible. Puis, les guerres ont suivi et l’avenir s’est obscurci. L’Occident a montré son visage le plus odieux, colonialiste et brutal, et un mot comme génocide, qu’on croyait réservé aux manuels d’histoire, est revenu s’inscrire dans notre triste réalité. Et partout aujourd’hui, le discours nationaliste et agressif est à la mode.

Zakaria Boualem ne peut pas vous expliquer ici ce qu’il en pense, ça lui créerait de gros problèmes, mais il est convaincu, le bougre, que rien de bon ne peut sortir d’une telle hystérie. Du coup, il a de plus en plus de mal à appliquer entre lui et les évènements mondiaux cette distance ironique qui fonde d’ordinaire son attitude désinvolte. Oui, en résumé, il ne se sent pas très bien, et il voulait juste partager ça avec vous, et merci.