[Tribune] Le congrès national du PJD, entre normalité et excentricité

Par Hicham Berjaoui

Les 26 et 27 avril dernier, le Parti de la justice et du développement (PJD) a tenu son 9e congrès national à Bouznika. De nombreux enjeux entouraient cet événement pour la formation politique. Dans une tribune pour TelQuel, Hicham Berjaoui, politologue, nous dresse une analyse d'un parti dont l'identité idéologique s'est métamorphosée.

Le congrès national du PJD s’est, sommairement, déroulé dans un climat de normalité mécanique, dans la mesure où ses grandes décisions ont été, in fini, pleinement conformes aux pronostics les ayant présagées. 

Hicham Berjaoui, politiologue.Crédit: DR

Les Marocains, qu’ils soient érudits de la politologie ou citoyens lambda, savaient que l’étape du congrès national ne serait qu’une simple formalité et qu’elle se solderait par la reconduction d’Abdelilah Benkirane à la tête du secrétariat général et par l’omniprésence de ses collaborateurs immédiats dans les instances décisionnelles du parti politique ayant, une décennie durant, dirigé le gouvernement marocain. 

Les stigmates de 2021 toujours à vif

L’échec électoral de 2021 a violemment secoué la stabilité interne du PJD et poussé plusieurs de ses ténors à le quitter ou, au moins, à s’en éloigner, en particulier ceux qui ont obtenu des portefeuilles ministériels sous la direction de Saadeddine El Othmani. Les mêmes déboires ont fait comprendre aux islamistes que la redevance de 2011 qu’ils se délectaient de rappeler, à hue et à dia, a irréversiblement expiré. 

En d’autres termes, les urnes ont inculqué à qui de droit une ineffaçable leçon à la suite de laquelle l’invocation d’une redevance, devenue un artifice, serait passible, sinon pénalement du moins politiquement, de la qualification d’abus de fonction ou de forfaiture. De nos jours, nul n’a besoin d’un professionnel de santé pour comprendre que la consommation d’un médicament obsolète peut avoir un effet létal. 

Excepté Benkirane et les membres n’ayant pas été ministres indistinctement sous sa direction ou sous celle d’El Othmani, les autres dirigeants ont gelé, voire aboli, leur lien avec le parti, surtout après la déroute de 2021. 

Faciliter la résurrection du chef du parti

Bien que le personnage lui-même ne le dise pas, au moins par des propos incisifs, le béhaviorisme de Benkirane ne cesse de démontrer que son limogeage en 2016 lui a infligé un traumatisme qui continue de le tourmenter, au point de détecter dans ses discours, ses sorties médiatiques et sa gestuelle, les symptômes d’une conduite post-traumatique. 

Usant d’un talent oratoire adapté aux contextes de crise et de fracture, Benkirane a saisi la défaite cuisante de 2021, pour faire répandre un discours attribuant tous les maux fragilisant la lueur du parti de la Lampe, aux renégats qui ont accepté de se substituer à leur leader en 2016. 

Les « benkiranistes » ont, donc, assigné au congrès national un seul objectif : user de tous les outils possibles afin de faciliter la résurrection de leur chef.  

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Les formes de mobilisation déployées par le PJD pour amplifier l’intérêt de son congrès national et pour le populariser, ont produit des effets importants même si elles sont, en substance, traditionnelles. Le cercle restreint de Benkirane a déclenché une large médiatisation, suivie d’une collecte de fonds après avoir critiqué le retard qu’accuse le déblocage du soutien financier par le ministère de l’Intérieur. 

Ainsi, le PJD a mis en place une mobilisation englobant non seulement les ressources symboliques (une légère dénonciation de la procédure de décaissement de l’aide financière destinée au parti par le ministère de l’Intérieur) mais également des ressources matérielles considérables issues d’un appel à la générosité des adhérents, lequel a permis au parti, en peu de temps, de se doter de moyens financiers d’importance. 

Un discours de victimisation

Parallèlement à une mobilisation axée sur le financement collaboratif et le bénévolat, le secrétaire général du PJD use d’un discours de victimisation et d’une opposition caricaturale au gouvernement dirigé par le RNI. 

« La victimisation (…) en est plutôt le fondement cardinal »

Hicham Berjaoui, politologue

La victimisation ne constitue pas une donnée ponctuelle dans la stratégie de communication du PJD ; elle en est plutôt le fondement cardinal. Les dirigeants de la formation islamiste tentent d’incarner une résistance d’obédience islamique aux lois à fort impact sociétal élaborées par le gouvernement Akhannouch via le ministère de la Justice, un département dont l’actuel chef de file, Abdellatif Ouahbi, investit l’espace public par un projet de refonte des textes primordiaux du système juridique marocain, en l’occurrence : la procédure civile, la procédure pénale, le code de la famille et le recours en inconstitutionnalité. 

Jusqu’en 2021, les textes de loi que M. Ouahbi envisage de revisiter n’ont subi que des modifications incrémentales. Le changement de vocation qu’entreprend le département de la Justice, sous l’égide de l’ancien secrétaire général du PAM, attise des clivages et suscite des dynamiques sociales contradictoires ne manquant pas de servir de détonateur au discours de résistance par lequel le leader des islamistes ayant accepté d’agir sous la coupole d’un parti politique, redore son blason et réfectionne sa popularité.  

Légitimation d’un candidat unique

D’un point de vue strictement technique, le PJD a organisé un exercice de fonctionnement interne. Et pour l’implémenter d’une manière pacifique, une mise en scène a été orchestrée afin de légitimer le renouvellement du mandat d’un secrétaire général dont le talent oratoire serait indispensable à la stabilité du parti et notamment à son effort préparatoire aux prochaines échéances électorales.

« L’identité idéologique du PJD s’est métamorphosée »

Hicham Berjaoui, politologue

Si l’aspect technique et logistique a été mené de main de maître, l’identité idéologique du PJD, elle, s’est métamorphosée en ce sens que tout en se prévalant d’une probité politique et d’une incarnation des aspirations authentiques des marocains sur des questions sensibles se rattachant à la société et à la politique étrangère, les islamistes officiels se permettent de recourir à une méthode très usitée de maîtrise de leur fracture interne, à savoir la légitimation d’un candidat unique de fait par des candidatures comparses, le jet de l’anathème sur les renégats qui l’avaient empêché en 2016 de briguer un deuxième mandat en tant que chef du gouvernement.