Un politique comme les autres

Par Yassine Majdi

Il y a quelque chose de profondément logique dans la reconduction de Abdelilah Benkirane à la tête du PJD. Le parti l’a choisi. Largement. Sans fracas, sans surprise, voire même sans gloire. À Bouznika, les islamistes ont tenu un congrès dans les formes. Avec leurs propres moyens, puisés dans les poches de militants nombreux et convaincus. Et comme souvent au sein du PJD, la démocratie a été respectée : pas de candidat unique désigné à huis clos, pas de désignation par acclamation et pas de pugilat en coulisses. Nous sommes presque dans la banalité.

Et c’est peut-être là le vrai symbole. Benkirane n’incarne plus la rupture. Il n’est plus le tribun qui promettait d’éradiquer l’fassad et de porter la voix de ceux qui l’ont élu. Il a fini par suivre la voie de tous ceux qui ont goûté au pouvoir, puis s’y sont (trop) accrochés : un politique comme les autres.

à lire aussi

Quand il exerçait le pouvoir, Benkirane avait pourtant l’occasion d’inverser les logiques anciennes. Mais à la Chefferie du gouvernement, il a usé des mêmes leviers que ses prédécesseurs. Des proches du parti placés dans l’administration, des décisions dictées par la raison d’État plus que par les intérêts des citoyens, et une libéralisation – les prix des hydrocarbures – menée sans garde-fous.

Résultat : des milliards économisés pour le budget de l’État, certes, mais à quel prix ? Celui d’un marché livré à lui-même, les classes moyennes en payant encore la facture. Ironie du sort, c’est le même Benkirane qui, plus tard, reprochera à son successeur Saâd-Eddine El Othmani d’avoir cautionné la reprise des relations avec Israël, toujours au nom de la raison d’État. On se contentera de rappeler que la “normalisation” la plus douloureuse, pour les Marocains, reste encore celle des prix à la pompe.

Lorsqu’il a été évincé du pouvoir, au lendemain des législatives de 2016, l’ancien Chef de gouvernement aurait pu choisir la voie du recul. Celle du sage qui transmet. Celle du pionnier qui décrit, éclaire, explique. Il aurait pu se confier sur cette expérience unique qu’il a vécue : l’arrivée en fanfare au pouvoir, la cohabitation avec le Palais et le sérail, la transition après l’adoption de la Constitution de 2011, mais aussi ses premières désillusions. Il aurait pu tirer une ligne claire et devenir bien plus qu’un homme de parti : un homme d’Etat. Il a préféré jouer le rôle du mauvais perdant politique.

“Benkirane souffre du syndrome des anciens puissants : ceux qui ont connu le sommet, mais refusent d’en redescendre”

Yassine Majdi

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’acharnement de Benkirane à rester dans l’arène. Non pas pour ouvrir la voie, mais pour l’occuper. Comme d’autres avant lui, il souffre du syndrome des anciens puissants : ceux qui ont connu le sommet, mais refusent d’en redescendre. Il n’est plus la voix d’une génération. Il est l’écho d’un système qu’il prétendait pourtant bousculer.

La “normalisation” de Benkirane, ce n’est pas un retournement. C’est une pente. Celle que suivent, à quelques exceptions près, la majorité des leaders politiques marocains. Une pente faite de renoncements discrets et de fidélités déplacées. Il voulait faire différemment. Il aura fini par faire pareil. Et peut-être est-ce cela la véritable fin d’un cycle : quand celui qui voulait changer les règles se contente de les appliquer.

à lire aussi