Le système du zaïm Akhannouch

Par Abdellah Tourabi

Le week-end dernier à Dakhla, le Rassemblement national des indépendants (RNI) a mis les petits plats dans les grands pour lancer une tournée nationale afin de défendre son bilan. Le parti de Aziz Akhannouch se prépare déjà aux élections de 2026 et c’est légitime.

Mais que reste-t-il de cet événement censé être une messe politique et médiatique pour le RNI ? Rien, un vide total, mis à part des déclarations farfelues de certains ministres et parlementaires et un bad buzz provoqué par Zakia Driouich, secrétaire d’État à la Pêche maritime, qui a déclaré, avec la naïveté du technocrate, avoir accordé une subvention de 11 millions de dirhams à un projet appartenant à un député du parti.

Pas de discours politique distinct, ni d’idées particulières à défendre, et surtout aucune figure majeure qui se dégage au sein du RNI, sauf celle du président du parti (ou plutôt son CEO), Aziz Akhannouch. Ce dernier a réussi à créer, probablement pour la première fois de l’histoire du pays, “un parti présidentiel”, c’est-à-dire une organisation politique centrée exclusivement autour de son chef et qui n’a d’existence que par lui.

Il est le seul maître à bord, les membres dirigeants sont de simples collaborateurs interchangeables et des obligés qui lui doivent tout. À l’image de l’empereur romain Caligula, qui a nommé son cheval au poste de consul, Akhannouch décide souverainement de qui devient ministre, qui préside telle commission parlementaire, qui dirige telle administration publique, avec, comme seuls et uniques critères, la loyauté et l’affinité personnelle.

Pourtant, le RNI a toujours été une association de notables, depuis sa création en 1978, dont l’unique horizon est de participer au gouvernement et être présent au parlement. Et le chef des “indépendants” composait avec ces derniers, capables, selon l’humeur politique et les équilibres du moment, de le renverser et de le remplacer. Grâce à sa puissance financière et son talent d’organisateur, Akhannouch est parvenu à dégommer tous les anciens barons du RNI et à faire du parti une machine électorale au service de son pouvoir personnel et de ses intérêts.

Ceux qui l’ont sous-estimé quand il a pris les rênes du RNI en 2016 l’ont appris à leurs dépens. Derrière ses rondeurs et sa bonhomie se cache un redoutable politique, qui connaît parfaitement le fonctionnement du système, détecte les rapports de force, avec une connaissance de ses limites et un appétit croissant pour le pouvoir. Il n’a certes pas une grande culture politique et ses capacités d’orateur sont extrêmement limitées, mais il compense cela par une véritable science des réseaux et des intérêts qu’il sait lier aux siens.

“Akhannouch est un général sans lieutenants ni soldats. Il a choisi d’avoir une cour plutôt qu’une armée, et des salariés plutôt que des militants”

Abdellah Tourabi

Acteur majoritaire du secteur stratégique des hydrocarbures et de l’énergie, artisan du Plan Maroc Vert dont il continue de piloter les subventions et les avantages considérables destinés au monde rural et surtout à ses seigneurs, figure tutélaire du patronat et fournisseur incontournable de publicité pour les médias… peu d’hommes dans l’histoire du Maroc moderne peuvent se targuer d’autant de puissance et d’influence. Mais aussi de conflits d’intérêts, réels ou supposés. Une situation qui explique les fantasmes qui entourent sa capacité à causer les disgrâces des uns et les promotions des autres. Le caractère présidentiel du RNI et les moyens énormes mis par Akhannouch à la disposition du parti sont derrière sa réussite fulgurante aux élections de 2021. Ils constituent également son talon d’Achille et illustrent l’extrême fragilité politique de son président. Akhannouch est un général sans lieutenants ni soldats. Il a choisi d’avoir une cour plutôt qu’une armée, des salariés plutôt que des militants.

On ne doit pas s’étonner alors, au moment des crises ou du bilan, qu’il n’y ait personne au sein du parti pour défendre son action et ses choix. Au sein du gouvernement, les ministres RNI qu’il a choisis, et qui ne sont pas passés par d’autres filtres de sélection, sont ceux qui brillent par leur absence, et il faudrait être journaliste politique pour se rappeler de leurs noms. Un mode de fonctionnement qui convient parfaitement à Aziz Akhannouch, et lui permettra probablement de remporter le scrutin de 2026, mais qui fait beaucoup de mal à la vie politique. Il crée du vide, attise les frustrations et les colères sans pouvoir les canaliser ailleurs qu’autour de sa personne, et dévitalise les institutions politiques du pays.