Au milieu du 14e siècle, lors de ses multiples périples, le voyageur tangérois Ibn Batouta a traversé une partie de la Chine actuelle. Il nous a laissé une description riche et détaillée de ce pays, qui divise jusqu’à nos jours les historiens et les spécialistes. Dans son célèbre récit de voyage Tohfat Al Nodhar (Merveille du spectateur), il dépeint un pays fascinant, riche et bien gouverné.
Ibn Batouta raconte comment les Chinois, contrairement aux autres nations, utilisent une monnaie en papier, au lieu de pièces en métal, dont la valeur est déterminée par leur souverain. Dans un saisissant passage, qui pourrait évoquer la société de surveillance actuelle, il explique comment les Chinois maîtrisent la peinture et dessinent systématiquement les voyageurs qui visitent leur pays, afin de les identifier en cas de vol ou de crime. Ibn Batouta décrit son étonnement en découvrant son portrait, ainsi que ceux de ses compagnons, affichés à leur arrivée dans les marchés des villes qu’ils traversent ! “Les Chinois, et cela est admis chez tout le monde, sont le peuple le plus doué en matière d’industrie et celui qui la maîtrise le mieux”, souligne le prince des voyageurs, dans un chapitre qui aurait pu être écrit de nos jours.
Après un sommeil de deux siècles, l’Empire du Milieu a retrouvé sa puissance et sa centralité. En moins de quarante ans, la Chine a fait un bond spectaculaire, probablement inédit dans l’histoire moderne. Rappelons que le PIB par habitant et par an y est passé de moins de 300 dollars au début des années 1980 à 12.500 dollars, que des centaines de millions de Chinois sont sortis de la pauvreté. Enfin, il est inutile de rappeler que le pays est leader mondial dans des domaines technologiques qui font le monde d’aujourd’hui et celui de demain. Dans sa compétition avec les États-Unis, la Chine avance avec une confiance en soi et une certitude froide qui frise l’arrogance.
“On pourrait éventuellement s’inspirer de certains aspects de la réussite chinoise : verticalité de la décision, planification rigoureuse et exécution disciplinée, rôle central d’une administration puissante et motivée, concertation entre les acteurs privés et l’État…”
Au Maroc, une question est de plus en plus posée : est-ce que l’Empire du Milieu pourrait être un modèle pour l’antique empire du soleil couchant, toute proportion gardée, bien sûr ? La réponse n’est pas évidente. Les Chinois se gardent souvent de présenter leur pays comme “un modèle” pour les autres, mais utilisent plutôt des termes comme “expérience” ou “chemin” pour désigner le processus qui les a menés vers la situation actuelle. Il serait vain de vouloir les imiter sur le plan économique. Le pays est un continent en soi, sur le plan démographique et géographique : le Maroc représente à peine 0,46% de la population chinoise ! Il serait aussi dangereux de s’en inspirer au niveau politique.
La Chine est gouvernée par un parti-État, dont le fonctionnement est opaque, et qui régente tous les aspects de la vie. Le Maroc a fait un choix politique qui correspond le mieux à l’évolution de ses institutions et qu’il faudrait consolider et sauvegarder. Mais on pourrait éventuellement s’inspirer de certains aspects de la réussite chinoise : la verticalité de la décision et l’adaptation au gré des besoins, la planification rigoureuse et l’exécution disciplinée, le rôle central d’une administration puissante et motivée, la concertation entre les acteurs privés et l’État.
Notre position géographique et la stabilité du royaume sont des arguments à faire valoir pour profiter de la projection économique chinoise dans le monde
L’ascension irrésistible de la Chine, et son avantage technologique qui se creuse de plus en plus sur les autres puissances mondiales, font d’elle un partenaire indispensable, notamment dans des secteurs où le Maroc a fait son bout de chemin (l’industrie automobile, par exemple). Notre position géographique et la stabilité du royaume sont des arguments à faire valoir pour profiter de la projection économique chinoise dans le monde. À cet égard, l’Union européenne doit aussi nous considérer comme un accompagnateur dans le chemin à emprunter dans ses rapports avec la Chine. La nouvelle Amérique trumpienne rebat toutes les cartes, et le Maroc, à sa modeste mais précieuse échelle, peut faire partie de l’espace stratégique de l’Europe dans sa nouvelle relation avec la Chine. Cette dernière continuera sur sa lancée météorique, avec ou sans les autres. Autant en profiter.
