Écrire pour ne pas oublier

Par Yassine Majdi

Fathallah Oualalou vient de publier ses mémoires. 1300 pages de vécu, d’anecdotes et d’analyses passionnantes et structurées. Un geste suffisamment rare dans notre paysage politique pour être salué, nos dirigeants préférant généralement cultiver une discrétion et un silence calculés. Rares sont les personnalités politiques marocaines qui se prêtent à cet exercice de transmission toujours bienvenu. Quelques-uns ont bien osé un retour introspectif sur leur parcours. Mais ils restent des cas isolés.

Oualalou, lui, a sans doute compris l’enjeu de l’exercice. Témoin privilégié et acteur de notre histoire contemporaine, il ne se limite pas à un exercice autobiographique. Il raconte la construction du Maroc moderne. Du Mouvement national à son engagement au sein de l’Istiqlal, de l’effervescence intellectuelle de l’UNEM à l’UNFP, puis à la création de l’USFP, son parcours exceptionnel est un reflet de l’histoire politique récente de notre pays.

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Les mémoires de Fathallah Oualalou illustrent également l’importance fondamentale de la transmission en politique. Oualalou a eu le privilège d’être guidé et inspiré par des figures marquantes. La résistante et militante Lucie Aubrac était sa professeure d’histoire au Lycée Moulay Youssef, dans les années 1950. Il fera ensuite la connaissance de Mehdi Ben Barka, dynamo du Mouvement national, de l’Istiqlal et de l’UNFP. Il côtoie également Abderrahim Bouabid, ministre de l’Économie de la fin des années 1950, et bâtisseur des piliers de la souveraineté économique marocaine.

Au rang des figures qu’il côtoie, on retrouve également Abderrahmane Youssoufi, résistant, défenseur des droits de l’homme et Premier ministre de l’Alternance. Des personnalités dont l’influence sur Oualalou – mais aussi sur la gauche marocaine – a été considérable, et toutes étaient guidées par une certaine idée de la politique : servir l’État avec rigueur et conviction, inspirer et former par leurs discours et leurs actions les générations montantes.

Qui, dans notre paysage politique actuel, peut prétendre susciter pareille adhésion ? Certes, le Maroc dispose d’hommes d’État et de technocrates compétents, animés par la volonté de servir leur pays. Mais leur marge de manœuvre politique reste strictement calibrée par le sommet. La dimension collective de la réflexion politique – et donc sa transmission – est quasiment inexistante.

L’absence de cette tradition au Maroc n’engendre pas seulement un vide, elle représente la perte d’un précieux héritage politique et intellectuel et d’une source d’inspiration pour les générations futures. Nous aurions souhaité lire les mémoires d’un Meziane Belfqih, cet ingénieur, bâtisseur d’infrastructures, DRH stratégique de l’État et parrain de toute une génération de hauts cadres de l’administration et des entreprises publiques. Pourra-t-on lire un jour et débattre des mémoires de Driss Jettou, entrepreneur, ministre, Premier ministre et homme d’État ? Aura-t-on un jour accès aux pensées de ministres comme Abdelouafi Laftit, Nasser Bourita, Chakib Benmoussa, et – rêvons jusqu’au bout – du conseiller royal Fouad Ali El Himma ?

Sans transmission, le Maroc politique se condamne à tourner en rond, privé des ressources intellectuelles nécessaires pour penser son avenir différemment

Yassine Majdi

Regarder ailleurs permet de mesurer l’ampleur de notre déficit. Il suffit de traverser le détroit pour constater qu’en Espagne, la transmission politique n’est pas un vain mot. De Felipe González à José Luis Rodríguez Zapatero et jusqu’à Pedro Sánchez, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a su créer une lignée politique cohérente, une génération en inspirant une autre. Sans transmission, le Maroc politique se condamne à tourner en rond, privé des ressources intellectuelles nécessaires pour penser son avenir différemment. Les mémoires de Oualalou ne sont pas qu’une autobiographie : elles sont une piqûre de rappel pour un pays qui a oublié l’importance vitale de se souvenir, de transmettre, de former, d’inspirer et d’avancer.

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