On raconte que les plus hautes autorités de Casablanca ont décidé de s’attaquer au délicat problème des gardiens de voitures. Évidemment, ce n’est pas pour soulager Zakaria Boualem et ses finances faméliques que cette décision a été prise, vous vous en doutez. A la lecture des articles consacrés au sujet, il apparaît que si on veut mettre fin à l’anarchie – ce sont les termes officiels–, c’est parce que se profile la Coupe d’Afrique et la Coupe du Monde.
Il y a bien entendu quelque chose de vexant à voir nos responsables s’agiter uniquement lorsqu’un étranger vient nous voir, mais le Guercifi, hélas, n’a pas les moyens de faire le difficile. Il va donc se réjouir sans plus de formalité, le bougre, car il était grand temps de s’occuper de cette affaire tordue. Comme tout le monde, le Boualem entretient à l’égard de la corporation des gardiens de voitures les sentiments les plus complexes. Listons-les sans plus attendre, et merci.
Les autorités de Casablanca ont décidé de s’attaquer au problème des gardiens de voitures. Ce qui réjouit le Boualem, qui entretient à l’égard de cette corporation les sentiments les plus complexes. Listons-les sans plus attendre
Il y a d’un côté l’agacement à les voir surgir du néant tels des diables pour réclamer leur dû. Après tout, on ne sait pas très bien quel service on paie, c’est une taxe sans valeur ajoutée, une sorte de spécialité locale. Car, bien entendu, il ne s’agit pas de gardiennage : ledit gardien, malgré son nom, n’a aucune espèce de responsabilité sur le sort de votre véhicule et s’il est parfois muni d’un gourdin, c’est plus pour les mauvais payeurs que pour les voleurs. Il parait qu’on paie le parking, comprenez l’occupation physique du sol. Pas de problème, on connaît bien ce système. En général, l’impôt, chez nous, est aussi une sorte de loyer : il rétribue notre occupation physique du pays sans service public associé, exactement selon le même modèle.
Mais alors, demeure la question : pourquoi devrait-on engraisser des intermédiaires au passage ? Au nom de quelle logique la ville loue l’espace à un héros du capitalisme qui sous-loue le même espace à quelqu’un qui recrute des gardiens qui terrorisent les gens ? Comment qualifier cette chaîne capitaliste monstrueuse, farcie de gens inutiles et de marges indues ? Comme souvent, on va nous expliquer qu’il s’agit du marché, de l’offre et la demande, ce genre de balivernes, et ceux qui nous expliqueront ces sornettes seront précisément ceux qui bénéficient d’un attirail de lois conçues spécifiquement pour optimiser leurs gains.
A cet agacement, s’ajoute celui de devoir disposer de formidables réserves de trésorerie, en pièces sonnantes et trébuchantes, à tout instant dans sa voiture, c’est une sorte de stress. Figurez-vous que si nous avions un modèle de véhicule de conception nationale, il serait sans doute muni d’un porte-monnaie géant juste à côté du volant, car en l’occurrence, aucun Allemand ou Japonais n’y a pensé. Ce n’est pas tout. Il faut aussi parler de cette absence de tarif. Il est insupportable de découvrir un panneau foireux, posé sur la chaussée, avec un prix décidé par le gardien en plein accord avec lui-même.
Et puis, il y a une chose qui rend fou le Boualem, c’est l’autorité que s’attribuent certains représentants de cette noble profession. On les voit parfois bloquer la circulation, avec une gestuelle théâtrale, comme s’ils étaient des policiers, ou placer des totems en pierre pour réserver certaines places qu’ils estiment leur propriété… Et il faut arrêter cette liste, qui pourrait continuer des pages et des pages. Parce qu’il faut préciser, pour terminer et pour équilibrer, que c’est justement parce qu’on accepte ce genre de paiement à la légitimité louche, sans trop poser de question, que notre système tient debout sans filet social, et merci.
