Douze ans après le lancement de la Foire d’art contemporain africain 1-54, d’abord à Londres et New York, puis Marrakech depuis six éditions, Touria El Glaoui poursuit son travail acharné de visibilisation des artistes contemporains africains à travers le monde.
Cette année, plus de 30 exposants issus de quatorze pays différents, dont un tiers de galeries marocaines, étaient présents à la foire organisée du 30 janvier au 2 février dans l’emblématique hôtel La Mamounia et dans l’espace d’art multidisciplinaire DaDa, au cœur de la médina.
TelQuel : Cette année, un tiers des galeries présentes à la foire 1-54 à Marrakech étaient marocaines. Est-ce un moyen de rétablir les choses au niveau de la représentativité de l’art contemporain marocain sur la scène africaine et mondiale ?
Touria El Glaoui : À chaque fois qu’une foire a lieu dans un pays, il est normal de représenter les artistes du pays en question. Il y a un besoin d’engagement envers la communauté des galeries locales.
Pour nous, ce qui est très important, comme on organise aussi la foire à Londres et à New York, c’est de représenter des artistes d’Afrique du Nord, car beaucoup de gens, quand ils vont à la 1-54 de Londres ou New York, s’attendent à voir surtout des artistes d’Afrique de l’Ouest ou du Sud.

Je pense que d’un point de vue marocain, ça a été également plus dur d’inclure les galeries marocaines à Londres et New York, parce que ces villes sont anglophones, et que leur histoire est moins proche de nous. C’est donc un rééquilibrage, un ajustement.
C’est aussi une manière de ne pas montrer seulement des galeries de Casablanca — qui était considérée comme la ville officielle des collectionneurs —, mais aussi de Marrakech, Rabat ou Tanger. Et c’est assez exceptionnel sur le continent. Car en Afrique, il y a souvent une seule galerie contemporaine pour tout un pays. Au Maroc, on a quand même la chance, dans les cinq villes impériales, d’avoir cinq ou six galeries, des maisons de vente, des plateformes culturelles, etc.
Le Maroc est donc bien placé dans l’écosystème artistique contemporain en Afrique ?
“Le Maroc a un écosystème assez solide en termes de collectionneurs, de galeries, de maisons de vente aux enchères, de musées”
Je le dis tout le temps, à qui veut l’entendre, quand je suis à l’extérieur du Maroc et que je représente l’Afrique. Quand on me demande quels sont les pays les plus importants d’art contemporain du continent, je réponds toujours que le Maroc est vraiment très bien placé, parce qu’il a un écosystème assez solide en termes de collectionneurs, de galeries, de maisons de vente aux enchères, de musées. Et d’ailleurs, on le voit par rapport au prix des artistes marocains aujourd’hui, qui sont quand même assez hauts pour les plus établis.
Depuis l’organisation de la foire à Marrakech en 2018, par capillarité, beaucoup d’événements culturels se sont construits autour de la foire et “profitent” d’une certaine manière de son rayonnement. Comment les uns accompagnent les autres ? Quel regard portez-vous sur cette dynamique artistique à Marrakech ?
Je dois rendre à César ce qui appartient à César. Marrakech avait une biennale d’art contemporain il y a quelques années, qui avait lieu tous les deux ans. Elle s’est arrêtée l’année où j’ai commencé la foire. Et je dois dire que cette biennale, d’une façon ou d’une autre, a entraîné tous les acteurs culturels de Marrakech à s’aligner pour organiser un événement au moment de la biennale. Tout le monde savait que plus de gens venaient pendant cette période à Marrakech, pour voir de l’art et de la culture.

J’ai bien évidemment été longuement en discussion avec les organisateurs de la biennale, qui trouvaient que c’était une très bonne idée, que ça allait enrichir le programme de la biennale d’avoir 1-54. Et on s’est retrouvés à faire l’inverse. C’est nous qui avons repris, non pas la biennale, mais la manière de fédérer un moment important à Marrakech. Dès la première année, j’ai eu avec moi des piliers de Marrakech, que ce soit le Musée d’art contemporain africain Al Maaden MACAAL, la Fondation Montresso, ou certaines galeries qui ont décidé de faire des projets hors les murs pour créer une ambiance pendant la foire.
Je dois dire que ça nous bénéficie beaucoup et ça bénéficie à la ville. C’est vraiment une collaboration avec tous les points de culture de Marrakech. Et c’est formidable d’en voir autant. Cette année, il y avait près de 30 événements en même temps. Pour le visiteur, c’est quand même incroyable de pouvoir voir tout ça.
On remarque, ces dix dernières années, un fort engouement pour l’art contemporain africain. Certains parlent de mode, de tendance, voire de “fashionisation” de l’art contemporain africain. Qu’en pensez-vous ? Faut-il lutter contre ou est-ce au contraire bon signe ?
Dès la première année, les gens me disaient : “Vous n’avez pas peur d’une explosion comme le marché asiatique, qui a eu son moment et s’est un peu écroulé ?” Moi, en réalité, je fais des efforts pour que ça soit une évolution constante et que tous les ans, on ait un moment africain, trois fois par an, dans trois continents différents, pour essayer de faire en sorte qu’on ne parle pas de mode, mais qu’il y ait vraiment une démarche académique, institutionnelle, commerciale.

Les gens qui viennent pour 1-54, que ce soit à Londres, New York ou Marrakech, arrivent pour comprendre un contexte et pour essayer d’en savoir plus sur l’art contemporain africain et la diaspora africaine. Certains ont vraiment le projet de faire évaluer et apprécier l’art contemporain africain. Mais, je l’espère, sans mode et sans “trend”.
Après, je pense que tout ce qui est bon pour la visibilité est bon d’une façon ou d’une autre. On représente un tout petit pourcentage de ce qui se passe sur le marché global de l’art contemporain. Donc, tout ce qui peut nous donner de la visibilité aujourd’hui est une force. Dès qu’on parle de marché de l’art contemporain africain, il y a plus d’articles dans les journaux qui en parlent. Il y a aussi souvent plus de gens qui sont intéressés quand ils entendent parler d’argent, plutôt que de créativité.
Justement, qu’en est-il de la spéculation sur certains artistes, qui connaissent parfois leur moment de gloire avant de tomber dans l’oubli ?
Comme tout bon marché, il y a souvent des marchés parallèles de spéculation. Je n’aime pas que les gens spéculent parce que ça veut dire que les artistes, parfois, profitent d’une sorte d’élan. Ce n’est pas qu’il n’est pas mérité, mais il n’y a pas forcément le suivi des galeries derrière, qui font en sorte de prendre le temps de mettre ces artistes dans des musées, de faire des publications sur eux, etc. On ne leur laisse pas le temps de faire ça quand il y a des spéculations sur ces artistes.
“Je n’aime pas que les gens spéculent parce que ça veut dire que les artistes, parfois, profitent d’une sorte d’élan”
Je comprends que les galeries ont un business à faire marcher. Il y a donc parfois des moments où elles n’ont pas la possibilité d’attendre six ou sept mois pour une vente, parce que toutes les parties ont besoin que cette vente se passe rapidement et, malheureusement, les musées, ça prend du temps. Cela prend également du temps de démarcher les gros collectionneurs, de les connaître, de les rencontrer.
Pouvez-vous nous donner une estimation du volume global des ventes pendant la foire ?
J’ai vu quelques transactions passer sous mes yeux, et j’ai l’impression que tout le monde est assez content. Pour l’instant, c’est très difficile d’avoir le chiffre global des ventes, les galeristes ne veulent jamais se prononcer tant que la transaction n’est pas complètement finalisée. À moins qu’ils aient fait un sold-out, et là, ils viennent généralement tout de suite me l’annoncer. Certains montrent une confirmation de paiement, mais le paiement n’est pas encore arrivé, ou bien il y a des promesses d’achat. Certains vendent aussi après la foire, mais parfois à des contacts qu’ils ont rencontrés pendant la foire.

Globalement, lors des précédentes éditions, on devait être autour des 3 à 6 millions d’euros au total. Mais il ne faut pas se comparer aux grandes foires mondiales, avec des artistes plus établis, où les chiffres montent parfois à des centaines de millions d’euros, voire plus. Le marché africain est un marché tout jeune, la foire essaie depuis douze ans de faire apprécier les choses en valeur et en visibilité.
Donc souvent, je n’aime pas donner les chiffres, parce que je trouve que ça ne rend pas honneur d’abord aux artistes, et surtout aux galeries qui, elles, pensent qu’elles ont fait quelque chose de fantastique, qu’elles ont eu une très bonne année, et elles se rendent compte que ce sont quand même des chiffres assez accessibles.
