Au moment de l’écriture de ces lignes, un accord de cessez-le-feu a été conclu entre Israël et le Hamas. Espérons qu’il sera durable et permanent, pour mettre fin à 15 mois de massacres et de barbarie. Le temps n’est pas à l’analyse froide et comptable pour savoir qui a perdu et qui a gagné dans cette guerre.
“La guerre à Gaza produira inéluctablement de nouvelles générations imprégnées de haine et de désir de vengeance dans les deux camps. Dans une région sacrée par la volonté de Dieu et maudite par les actions de ses hommes”
Réjouissons-nous d’abord de son hypothétique fin. Les habitants de Gaza pourraient enfin congédier le spectre de la mort qui les guettait matin et soir, retrouver un semblant de vie normale (elle ne le sera jamais) et se lancer dans un effort sisyphéen pour reconstruire ce qui reste de leur territoire. Les otages israéliens, et notamment les enfants, pourraient également retrouver leurs familles et tenter d’exorciser les traumatismes de plus d’une année de captivité. La guerre à Gaza produira inéluctablement de nouvelles générations imprégnées de haine et de désir de vengeance dans les deux camps. Dans une région sacrée par la volonté de Dieu et maudite par les actions de ses hommes.
Quant à nous, au Maroc, nous ne sommes plus les mêmes. Pendant des mois, la majorité d’entre nous a vécu cette guerre dans sa chair, au péril de son équilibre mental. Certains refusaient même de continuer à regarder les images de ce premier conflit mondial diffusé en continu sur les réseaux sociaux. Nous aussi, nous avons été submergés par un tsunami de dégoût et de ressentiment.
La guerre à Gaza marque ainsi la fin définitive des illusions sur la fable de l’universalisme et l’existence d’un droit international capable de protéger les victimes et de punir les agresseurs. Nous avons assisté, impuissants, à la mise en œuvre de la triste vérité résumée par l’historien grec Thucydide il y a 25 siècles : “Le fort fait ce qu’il peut faire et le faible subit ce qu’il doit subir”.
Plus personne ne prêtera une oreille attentive au discours occidental sur les valeurs universelles des droits de l’homme, de la démocratie et de la justice internationale. La lâcheté des États occidentaux, et parfois leur connivence durant ce conflit, ont ôté tout fondement moral et persuasif à leur discours, même auprès des gens qui y étaient sensibles.
“La guerre sur Gaza a changé les rapports de certains d’entre nous à l’égard d’Israël. La normalisation des rapports humains et culturels avec ce pays devient une impossibilité morale et politique”
La guerre à Gaza a également changé les rapports de certains d’entre nous à l’égard d’Israël. La normalisation des rapports humains et culturels avec ce pays devient une impossibilité morale et politique. Si les juifs en Europe ont crié “ni oubli, ni pardon” au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des gens au Maroc – dont l’auteur de ces lignes – n’oublieront pas ces quinze mois de génocide et d’annihilation de la population palestinienne. Quant au pardon, il n’appartient qu’aux victimes de Gaza et à leurs familles de l’accorder ou de le refuser. On ne souhaite pas la disparition de l’État hébreu et on continuera à croire à la possibilité utopique d’une paix dans la région, mais un mur de ressentiment est désormais établi entre Israël et de larges pans de la société marocaine.
Il ne s’agit pas d’antisémitisme. Il ne s’agit pas non plus des sempiternels ennemis d’Israël, animés par des motivations religieuses ou idéologiques, mais de franges qui n’avaient pas de haine particulière envers ce pays. Certains d’entre eux, notamment les jeunes, découvrent même le conflit israélo-palestinien, car ils étaient nombreux à penser, avant le 7 octobre, qu’il était une réminiscence du passé. Israël a probablement remporté quelques victoires tactiques et militaires dans sa guerre contre Gaza, mais il a anéanti toute possibilité de rapprochement entre son peuple et des sociétés comme la nôtre. Une rivière de sang et de désolation coule désormais entre nous, et il faudra beaucoup de temps pour l’assécher.
