Le Boualem et la couleur de Cléopâtre

Par Réda Allali

Bienvenue à vous, les amis, Zakaria Boualem est heureux de vous accueillir une nouvelle fois à l’extrémité de cet estimable magazine, vous et votre bonne mine, tbarek Allah. L’attention du Boualem, cette semaine, a été absorbée par une polémique de bonne facture, proposée par l’Égypte, ce grand pays plein de mots.]

Il se trouve qu’une plate-forme de streaming a décidé de consacrer une série à Cléopâtre, la reine d’Égypte, et que ces malotrus ont décidé, mûs par on ne sait quel esprit malin, de l’incarner sous les traits d’une actrice noire. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une de ces convulsions collectives dont les Arabes sont coutumiers. Avec la théâtralité dans l’indignation, la surenchère dans la défense de la communauté, les hululements à l’unisson, hystérique comme il se doit, vous connaissez la formule.

Zakaria Boualem ne se moque pas, soyez rassurés. Il se souvient, le bougre, de la majestueuse polémique au sujet du fondement de Jennifer Lopez, hachakoum. Une plainte très sérieuse avait été déposée à l’époque par un mystérieux regroupement d’avocats, jamais les derniers lorsqu’il s’agit de lancer une initiative absurde pour se mettre en avant.

Vous l’avez peut-être oublié, et c’est vrai qu’on ne peut vous en vouloir tant les infos défilent à vive allure, mais la nature du conflit résidait dans le fait que la chanteuse avait, lors d’un festival où elle était invitée, produit une danse que notre avocat, depuis son salon, avait estimé offensante pour sa dignité à lui. On ignore tout du sort de cette plainte, mais il est facile d’établir que la carrière de ladite Madame Lopez, qui vient de lancer une marque de cosmétiques, ne semble pas particulièrement perturbée par cette offensive pénale.

“Ce qui dérange les Égyptiens, ce n’est pas la supposée erreur historique, c’est qu’en faisant d’elle une femme noire, les producteurs de la série dégradent la reine”

Réda Allali

Revenons aux Égyptiens, car l’affaire est grave. Leur gouvernement a très sérieusement interpellé la plate-forme de streaming, produisant un communiqué qui explique que Cléopâtre a les traits grecs. Et puisque vous êtes encore là, voici le détail de la démonstration : “Cléopâtre appartenait à la dynastie macédonienne des Lagides, issue du général Ptolémée devenu, lors du partage de l’empire d’Alexandre le Grand, roi d’Égypte et qui a vu s’épanouir la civilisation hellénistique sur les bords du Nil”.

Il faut être clair, sans jeu de mots : ce qui dérange les Égyptiens, ce n’est pas la supposée erreur historique, c’est qu’en faisant d’elle une femme noire, les producteurs de la série dégradent la reine. Voilà comment les choses sont perçues : ce n’est pas une question d’exactitude mais de rang, telle est l’amère réalité.

À l’inverse, on peut rendre blond à peu près n’importe quel personnage historique sans risquer de se faire attaquer, puisqu’on l’anoblit. À commencer par Jésus Christ, systématiquement représenté dans les églises comme un viking. On ne sait trop par quel mystère de la génétique épidermique et capillaire il avait ce genre de physique, mais personne ne s’est jamais indigné, il faut dire que la plupart de ces œuvres religieuses ont été réalisées avant les réseaux sociaux…

“La chose amusante, au passage, c’est qu’à chaque fois qu’on veut identifier la race d’un individu, on pond son ascendance, paternelle uniquement, comme si la génétique de la maman n’avait pas d’importance”

Réda Allali

C’est dans l’autre sens que ça pose problème, quand on assombrit la pigmentation, c’est bien là que réside l’outrage. La chose amusante, au passage, c’est qu’à chaque fois qu’on veut identifier la race d’un individu, on pond son ascendance, paternelle uniquement, comme si la génétique de la maman n’avait pas d’importance. Mais, encore une fois, le Boualem n’est pas là pour se moquer. Après tout, nous sommes bien le pays où Moulay Idriss, seul, a enfanté plusieurs centaines de milliers d’Arabes sur plus de douze siècles, c’est prodigieux ! C’est tout pour la semaine, et merci.