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Edito. Un drapeau pour tous

Par Abdellah Tourabi

C’est un détail qui n’a probablement pas échappé à l’attention du lecteur cette semaine: la présence de drapeaux marocains, non seulement sur des édifices publics, mais dans des lieux privés. Ainsi, on a vu l’étendard rouge à l’étoile verte fleurir sur les balcons, orner les tables des restaurants et servir de photo de profil sur les réseaux sociaux.

Des Marocains qui exhibent, spontanément ou par mimétisme, le symbole national.  Cette tendance, visible chez les jeunes générations, est plutôt nouvelle. Il ne s’agit pas de la vieille pratique autoritaire où l’État ordonnait aux citoyens d’accrocher le drapeau sur les façades, lors du passage d’un convoi royal ou pendant une fête nationale. Mais plutôt d’un sentiment qui vient d’en bas, de la société, sans intervention ni contrainte. Les gens brandissent cet emblème volontairement, sans qu’on leur en intime l’ordre.

Cette nouvelle relation avec le drapeau indique un changement, une transformation dans la nature du lien national. Contrairement à d’autres pays de la région, notamment l’Algérie et l’Égypte, les Marocains entretenaient un lien complexé avec leur appartenance nationale. Cette appartenance était vécue en retenue, discrète, sans emphase ni manifestation ostentatoire.

Utiliser les emblèmes de la nation était une affaire d’État et de la monarchie. Aujourd’hui, ce sentiment semble évoluer. Une tendance se dessine où les Marocains s’approprient ces symboles, estimant qu’ils ont des raisons, vraies ou fausses, d’être fiers de leur pays comme d’autres peuples le sont.

Le narcissisme des petites différences, décrit par Freud, où l’on est fier de sa particularité et on tient à l’exprimer prend forme et s’installe. On s’attache à une construction, une idée abstraite qui dépasse la réalité du pays et la transcende. On oublie alors la corruption, les inégalités, l’injustice, l’indigence de notre vie politique, les tracas quotidiens, la violence…et on affirme faire partie de cette nation et l’aimer, en dépit de tout.

Ce sentiment nationaliste ne doit pas être compris comme un chauvinisme bête et dangereux. Il faut le voir avec un regard non imprégné par la culture et l’histoire de l’Europe, et particulièrement la France. Brandir un drapeau, même à tout bout de champ, n’est ni un acte violent ni un geste absurde. Le nationalisme, assimilé, en France notamment, à l’exaltation des bas instincts des peuples et au patriotisme fanatique, n’est pas perçu de la même manière sous d’autres cieux.

Aux États-Unis par exemple, la fête nationale du 4 juillet est accompagnée d’un déluge de drapeaux affichés partout, même à l’intérieur des maisons. Une fierté qui cimente la communauté et la soude. Au Maroc, cette appropriation du drapeau par les citoyens est plutôt une chose positive. C’est le signe de l’affranchissement du pouvoir de l’État qui a monopolisé l’usage des symboles de la patrie depuis l’indépendance. Cela indique qu’un autre récit national, venant d’en bas, de la société, est encore possible.

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