Abdelhak Khiame: "Il n’y a eu aucun cas de torture dont j’ai été témoin"

Abdelhak Khiame: "Il n’y a eu aucun cas de torture dont j’ai été témoin"

Telquel.ma s'est entretenu avec le directeur du "FBI marocain", Abdelhak Khiame.

Par et

Abdelhak Khiame. Crédit: Yassine Toumi.

C’est après avoir franchi deux passerelles de sécurité et croisé la route de plusieurs hommes équipés d’armes lourdes que nous retrouvons le directeur du Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ), Abdelkader Khiame. Le bureau de ce pur produit de la police judiciaire, qu’il a dirigée entre 2004 et 2015, est situé au cœur d’un complexe ultramoderne, à quelques encablures de la prison de Zaki à Salé. Cela fait presque six mois que ce natif de Derb Soltane dirige le « FBI marocain », comme le surnomme la presse. Et le style de communication se veut en rupture avec la culture du secret qui entoure les services de sécurité. La visite des lieux abonde aussi dans ce sens. Toutes les salles nous sont ouvertes, hormis les geôles. Abdelkader Khiame nous le jure, il n’a rien à cacher et il le prouve.

Telquel.ma: Le Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ) a été créé en mars dernier. Quel bilan en établissez-vous?

Abdelkader Khiame: Notre bilan se traduit en statistiques. Depuis 2013 et jusqu’à la création du bureau, 21 cellules terroristes ont été démantelées. Depuis la création du BCIJ, 13 cellules terroristes ont été neutralisées. Sans compter la cellule criminelle démantelée le 25 août à Tanger. 156 personnes ont été déférées dans le cadre d’affaires de terrorisme.

Comment évaluez-vous le risque terroriste au Maroc?

La stratégie du Maroc dans le domaine de la lutte antiterroriste est anticipative. Les services de renseignement suivent l’évolution dans les milieux terroristes, et dès que ces derniers font état d’une radicalisation, nos services agissent.

Avec Daech, la situation a changé par rapport à Al Qaïda. Daech tente d’exporter son modèle et de constituer des wilayas dans tous les pays arabes. Nous anticipons donc pour les mettre hors d’état de nuire.

Le Maroc ne risque-t-il plus d’avoir un autre 16 mai?

Depuis le discours de Sa Majesté le 29 mai 2003, la politique sécuritaire a été revue et notre action s’est améliorée. Malgré cela, la société civile et les médias doivent nous aider. La lutte contre le terrorisme est un effort de société. Nous faisons notre travail, mais il faut que la famille et l’éducation jouent leur rôle. Les jeunes sont livrés à eux-mêmes sur internet, Facebook ou des sites terroristes.

Quels sont les éléments qui vous permettent de définir une personne qui se radicalise?

Al Qaïda privilégiait l’approche directe et recrutait à travers des réunions. Avec Daech, l’auto-endoctrinement se déroule sur le Web. Un individu qui se radicalise se connecte avec des membres opérationnels de Daech. On identifie également un élément radicalisé grâce au travail des services de renseignements. En général, une personne qui se radicalise opère une rupture de conduite et d’apparence.

La cellule du BCIJ chargée du cyberterrorisme s’occupe de la surveillance sur le Net. Comment travaille-t-elle?

Cette cellule travaille 24 h/24. Nous disposons de moyens appropriés pour suivre les gens qui adoptent un discours violent et qui font, notamment, l’apologie des opérations de Daech. Nous collaborons également avec les services de renseignements des pays amis comme l’Espagne, la France ou les États-Unis.

Comment collaborez-vous avec les autres services étrangers?

Nous échangeons des renseignements. Les échanges avec l’Espagne, l’Italie et la France ont permis de déjouer des attentats qui allaient être perpétrés sur le territoire de ces trois pays. Et cela s’est fait grâce aux renseignements dont disposaient les services marocains. Nous n’avons pas d’autre choix que de collaborer. Plusieurs menaces planent : Daech, Boko Haram dans la région du Sahel, la situation instable en Libye… Et il y a aussi un conflit que nos voisins ne veulent pas résoudre, celui de la prétendue RASD. Nos enquêtes ont révélé que les gens de Tindouf sont impliqués dans les trafics de stupéfiants, les kidnappings ou encore des réseaux terroristes. La coopération avec les pays du Nord fonctionne très bien, mais malheureusement pas avec notre voisin.

Selon des informations récemment révélées, les services de sécurité marocains ont acheté des logiciels d’espionnage auprès de Hacking Team. Est-ce que vos services sont concernés?

Dans mon travail, en tant qu’officier de police judiciaire, je ne peux pas outrepasser la loi et lire des correspondances privées. Le travail se fait dans le strict respect de la loi 35-11 et sans jamais dépasser les prérogatives fixées par l’article 108 du Code de procédure pénale.

Par exemple, les écoutes téléphoniques sont permises par la loi. Il suffit de faire une demande au Parquet ou au juge d’instruction pour obtenir une autorisation.

Quel est le budget du BCIJ?

Le BCIJ dépend de la DGST. C’est la direction centrale de la DGST qui décide de son financement. Nous ne manquons pas de moyens, soyez rassurés.

On constate une volonté de transparence de la part de vos services, à l’image du bâtiment de verre où sont vos bureaux. Pourquoi?

Le rapport avec les médias est le même que du temps où j’étais à la tête de la BNPJ. Je suis ouvert à toutes les questions. Est-ce que vous vous attendez à ce qu’une personne arrêtée puis relâchée par le BCIJ reste silencieuse? Pour éviter toutes allégations mensongères contre notre Bureau, un prévenu, avant l’interrogatoire, passe chez le médecin qui l’examine et dresse un bilan médical. Cela se fait aussi lors de la libération du prévenu.

De qui dépend le médecin qui examine les prévenus?

C’est un médecin de l’État. La loi relative à l’examen des prévenus par les médecins n’a pas encore été discutée. La mise en place d’un contrôle médical relève d’une initiative propre à notre Bureau. Les interrogatoires menés par le BCIJ sont enregistrés. Une loi encadrera cette pratique.

Donc il n’y aura plus de cas de torture?

J’ai passé 30 ans au sein de la police judiciaire. Je suis contre le fait d’user de la violence contre une personne, je n’autorise même pas un mot de travers même si le prévenu a commis un meurtre. Il relève de la justice. C’est à elle de trancher, pas à moi. Il y a peut-être eu quelques dérives, mais personnellement, en tant qu’ancien élément et chef de la BNPJ, il n’y a eu aucun cas de torture dont j’ai été témoin. Certains prévenus jouent sur cela.

C’est-à-dire?

Celui qui a commis l’attentat d’Argana, Adil Othmani, par exemple. Je l’ai moi-même interrogé. Il a tout avoué dès le début et dans les détails. Une fois transféré en prison, il a dit qu’il avait été torturé. Je l’ai revu et je lui ai demandé : est-ce que quelqu’un t’avait touché? Il m’a dit qu’il a parlé de torture car il était maltraité en prison et il espérait que cela allait arranger sa situation.

Abdellatif Hammouchi dirige la DGST dont vous dépendez. Les médias se sont longuement étendus sur le « style Hammouchi ». Comment décririez-vous ce style?

Nous avons un seul patron. Il dirige la DGST et la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Il faut imaginer que, lors des réunions importantes, nous ne rencontrons qu’une seule personne. Ce qui encourage l’efficacité.

Nous avons d’ailleurs constitué des équipes mixtes composées d’éléments de la BNPJ, de la DGSN et du BCIJ. C’est ainsi que nous avons travaillé sur l’affaire criminelle du braquage avorté à Tanger. Le directeur général rencontre ses équipes et suit l’évolution d’une affaire en direct. C’est un avantage. Lui est un homme intègre, qui travaille pour l’intérêt général.

Quel est le rythme de travail d’un officier du BCIJ?

On peut travailler 48 heures par jour (rires). On ne peut pas compter, car notre métier assure la sécurité des citoyens du pays. Mais je ne vais pas m’étendre, car nous sommes payés par le contribuable. Nous sommes tous très vigilants.

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