Existe-t-il une bourgeoisie marocaine ?

Par Omar Saghi

Existe-t-il une bourgeoisie marocaine ? La question semble absurde. L’écartèlement des niveaux de vie, la concentration des richesses, la consommation ostentatoire, répondent d’eux-mêmes. Et pour un pays qui, depuis l’indépendance, s’est engagé sans état d’âme du côté de l’Occident, il s’agit même d’un préalable. Soit. Mais reformulée autrement, l’interrogation devient légitime, brûlante même : existe-t-il au Maroc un groupe social organisé, conscient de lui-même, apte à défendre ses intérêts, indépendant des autres forces sociopolitiques ? Si la bourgeoisie se définit par ces critères, on est saisi d’un doute sur son existence.

Avant de répondre, revenons à la fine distinction avancée par Fernand Braudel entre économie de marché et capitalisme. La première suppose un tissu productif de proximité, enraciné dans les activités quotidiennes, gradué depuis la petite entreprise familiale jusqu’aux groupements de plusieurs milliers de salariés. Le capitalisme, en revanche, est surtout un concentré de puissance, qui se déploie sur de grandes distances, se retire et se redéploie mû par l’unique considération de la recherche de la plus-value. Historiquement, il a souvent été lié au pouvoir politique.

Il y a un capitalisme marocain, indubitablement. Les banques, les mines, les grandes compagnies de transport et d’immobilier le prouvent, depuis un siècle au moins. Mais une économie de marché ? Pas vraiment, ou alors pas depuis très longtemps : peu de PME, peu de crédit disponible, peu de petits consommateurs, pas de fluidité financière. S’il n’y a pas d’économie de marché ancienne, partant, il n’y a pas de bourgeoisie marocaine. Mais alors nos grandes fortunes, nos milliardaires titrés dans les magazines internationaux ? La majorité des réussites marocaines, individuelles ou familiales, sont fortement liées au Palais ou plus largement à l’Etat central, depuis l’indépendance. Liaison exprimée par l’attribution de marchés publics, le soutien financier, les joint-ventures.

Cette alliance n’est un secret pour personne. Elle a ses inconvénients : la « bourgeoisie » marocaine n’est pas indépendante, ou très peu. Elle a la fragilité des banquiers de cour, des entrepreneurs « auliques », et une existence politique réduite à néant. Mais elle a aussi ses avantages : l’alliance entre la cour et la bourgeoisie postcoloniale d’intermédiation a sauvé le Maroc du naufrage économique des pays arabes dans les années 1950 et 1960 ; elle permet aujourd’hui au pays d’engranger des succès importants au niveau africain, en concentrant, sous la bannière royale, le ban et l’arrière-ban des fortunes casablancaises partant à la conquête des marchés du Sud.

Mais une bourgeoisie marocaine à proprement parler ne fait que naître, lentement, et pas là où on le croit. Ce sont les classes moyennes entreprenantes, éloignées des centres de décision, qui structurent aujourd’hui un petit tissu productif, une « économie de marché » marocaine, sous le grand capitalisme. Une situation qui se rapproche du cas turc, où, à côté de la bourgeoisie stambouliote, occidentalisée, ouverte sur le marché européen, s’est développée une bourgeoisie anatolienne, proche de l’AKP, tournée vers les petits marchés locaux et régionaux, et puissant moteur de l’évolution politique du pays dans le tournant des années 2000. Deux organisations patronales, Tusiad et Musiad, expriment dans les institutions cette bipolarisation de la bourgeoisie turque. La CGEM marocaine est une, mais les courants qui la traversent commencent à dire ce tiraillement entre le capitalisme centralisé et la petite économie de marché.