Ahmed Snoussi : « Il faut une intifada des artistes marocains »

De la satire au militantisme. A l’occasion d’Abou Nahab, son nouveau spectacle, l’humoriste Bziz revient sur ses aigreurs, ses engagements et son avidité de liberté dans un pays dont il critique la politique.

Bziz nous donne rendez-vous  dans un hôtel huppé de Casablanca. Il s’installe, béret vissé sur la tête, et se met à parler tout de go de politique. L’humoriste évoque la Constitution de 2011, qu’il traite de « Constitution de pompiers », aborde le TGV, dont « la vitesse va servir à cacher la misère ». Persuadé d’être le paria de l’audiovisuel, Bziz est probablement l’homme qui exècre le plus nos chaînes nationales. Son nouveau spectacle, qu’il qualifie de « one-man-show dans les pays froids, one-man-tiède au Maroc », est une satire pour la dignité, inspirée des révolutions arabes. S’il n’a pas encore de dates prévues sous nos cieux, c’est pour lui la preuve de son éternel dilemme : « A l’étranger je suis invité, et chez moi je suis évité ».

Votre nouvelle pièce, Abou Nahab, se présente comme une œuvre post-Printemps arabe. C’est votre manière d’expier vos espoirs ?

C’est plutôt un cri de désespoir joyeux, tragicomique comme nos révolutions. Mon personnage, Abou Nahab, est un despote des temps modernes, régnant sur un pays sans démocratie, et ayant hérité non seulement de ses biens, mais aussi de son peuple. Il a décidé de supprimer février, mois rebelle et changeant, et déblayé le dictionnaire de tous les mots relatifs à la révolution, comme « dégage ».

La prochaine date de votre spectacle, attendu à Amsterdam, commémorera les trois ans du 20-Février… Pour vous, ce mouvement existe-t-il encore ?

Evidemment. Chez les êtres humains, il n’existe pas une échelle de Richter des secousses populaires. Tant que le peuple sera opprimé, des mouvements, quels que soient leurs noms, existeront pour contrer l’injustice. Penser que le 20-Février est mort dans l’œuf serait une erreur. Son esprit est toujours là. Même si on lui coupe la tête, une autre repoussera.

Pourquoi n’y a-t-il pas de dates prévues au Maroc ?

Je vais tout faire pour pouvoir jouer ici. Je rêve de mes retrouvailles avec le public. Mais je sais que je vais me heurter au simulacre de liberté d’expression. Je trouve ça aberrant de devoir demander une autorisation pour me produire : c’est accepter d’être refusé. En même temps, qu’attendre d’un pays où même des membres du gouvernement se plaignent d’être censurés à la télé ? Où le ministre de la communication ne communique qu’avec lui-même ? Nos dirigeants ont peur, parce que la satire est contagieuse.

Avez-vous été surpris par la réaction des citoyens face au Danielgate  ?

Pas vraiment. J’ai eu la preuve de leur courage au moment du 20-Ffévrier. Je n’ai pas non plus été surpris par la réaction des autorités. Galvan est venu au Maroc parce qu’il sait qu’ici, les monstres sont protégés.

Vous considérez-vous comme un opposant du régime ?

Je considère plutôt le régime comme un opposant au changement. Il joue avec le feu. Moi, je ne peux que m’opposer à l’injustice, aux droits bafoués et à la censure. Un jour, lorsqu’on m’a demandé comment allait la liberté d’expression au Maroc, j’ai répondu : « Tout va bien, jusqu’à prison »…

Plutôt que de vous plaindre de la censure télévisée, pourquoi ne passez-vous pas sur le Web ?

C’est justement ce que je suis en train de faire. Je monte mon site, qui contiendra une Bziz TV, où il y aura un programme à ma manière.

Que pensez-vous de ces nouvelles formes d’humour sur Internet ? Vous sentez-vous dépassé par une nouvelle génération ?

Je suis solidaire et fier de cette jeunesse. Rompre avec eux, c’est rompre avec l’avenir. Ce qui leur manque, c’est de rencontrer le public dans une salle, lui parler de vive voix. Mais le monde individuel des réseaux sociaux est très important. D’ailleurs, pour appliquer le code numérique, il faudrait envoyer tous les Marocains en prison. Ou inventer des corps mobiles d’intervention qui passent à travers les écrans…

Qui vous fait rire ?

Chez mes collègues, tout dépend des spectacles. Il n’y a que le parlement qui réussit à me faire rire à chaque fois : il fait figure de décoration, et à l’intérieur, des bonhommes y jouent à la démocratie. A tel point que parfois, ils finissent par y croire, où à expliquer qu’il y a un gouvernement de l’ombre qui ne veut pas les laisser travailler. Ils sont drôles sans même s’en rendre compte.

Comment expliquez-vous le manque de politisation chez les artistes marocains ?

C’est un choix comme un autre, même si je reste persuadé qu’il faut une intifada des artistes marocains. Si une pièce critique le pouvoir, on ne lui accorde rien. A croire que le Maroc veut continuer à servir de traiteur, comme pendant le festival de Marrakech. Il n’y a que les officiels marocains et leurs nœuds papillon qui y font leur cinéma. On fait venir des étrangers pour prouver que le pays est stable, alors qu’en vérité, il n’y a que la crise qui l’est.

Vous avez fait de l’humour votre métier, pourtant, votre vie ne semble pas très drôle…

L’humour est la contemplation de situations qui ne sont pas toujours drôles au départ. En ce qui me concerne, je pourrais toujours vous raconter l’histoire de ce type déprimé qui est allé voir un médecin, qui lui conseille d’aller voir le cirque du coin, et le clown qui s’y produit. Sauf que le type en consultation, c’est le clown en question.

Votre engagement politique ne nuit-il pas à votre sens de l’humour ?

Je ne pense pas. Je suis un acrobate des maux, je lance des boules de feu pour contourner la censure. Ce qui m’inspire, ce ne sont pas les handicaps humains, mais les tares politiques. Je suis fait pour critiquer l’aura artificielle entourant le manque de démocratie, l’indigence et l’impunité.

De quoi vivez-vous, aujourd’hui ?

Je vis d’espoir, comme la majorité des Marocains. Plus concrètement, je me débrouille grâce à mes spectacles, que les associations d’étudiants et de droits de l’homme me permettent d’effectuer à l’étranger. Cela fait vingt ans que je n’ai pas joué dans mon pays. Je peins aussi et je vends quelques toiles.

Avez-vous déjà pensé à la blague de 2014 ?

Vous me prenez de court. Tout ce que j’ai en tête, ce n’est pas une blague, mais une citation de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Lui a écrit Le Mariage de Figaro, et moi, on essaye de me faire subir le divorce avec la liberté.  

PROFIL

1955 : Voit le jour à El Jadida.

1978 : Entre au conservatoire de Casablanca.

1995 : Joue son plus grand succès : Le mariage du loup.

2005 : Entame une grève de la faim pour avoir été interdit d’antenne.

2012 : Ecrit et interprète le one man  show La révolution des chaises.

2013 : Tourne en Europe avec son nouveau spectacle, Abou Nahab.

 

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