Les 16 et 17 janvier, le Cinéma Ritz de Casablanca accueillera la huitième édition du CinépsyMaroc, un événement unique en Afrique et dans le monde arabe dédié à la promotion de la santé mentale. Cette année, une dizaine de spécialistes venus du Maroc, de France, de Belgique et de Russie aborderont deux thèmes aussi sensibles que cruciaux : la crise suicidaire et les thérapies parallèles.
Du milieu universitaire au grand public

Née en 2017 à la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, cette initiative est portée par Boushra Benyezza, psychanalyste, psychothérapeute et art-thérapeute. Pionnière dans son domaine, elle avait créé dès 2007 avec le professeur Driss Moussaoui la première unité d’art-thérapie au Maroc, au sein du centre psychiatrique universitaire Ibnou Rochd de Casablanca.
Mais à partir de la sixième édition, Boushra Benyezza a fait un choix stratégique : quitter l’enceinte universitaire pour investir un cinéma. “Nous avons décidé d’aller vers le grand public”, explique-t-elle.
Un pari gagnant : la septième édition, organisée au cinéma Ritz avec entrée gratuite, a attiré plus de 300 personnes. “Même des curieux discrets assistaient assidûment. Les langues se délient et les échanges riches se déroulent sans tabous, dans un respect et une bienveillance totales”, se félicite la psychothérapeute.
Cette approche originale correspond parfaitement au parcours de sa créatrice, lauréate des Beaux-arts et d’art-thérapie, qui a su faire de sa double formation un atout pour sensibiliser aux sujets sociétaux tabous touchant de près ou de loin chaque citoyen marocain.
Un fléau qui tue un jeune toutes les 11 minutes
Le thème de la crise suicidaire était attendu depuis trois ans. “Vu la particularité et la sensibilité du thème, nous attendions le bon moment et les meilleurs intervenants”, souligne Boushra Benyezza. L’urgence est pourtant manifeste : selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) de 2022, 2617 suicides ont été enregistrés au Maroc en 2019, dont 865 femmes et 1752 hommes.
À l’échelle mondiale, les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé sont tout aussi alarmants. Le suicide constitue la treizième cause de mortalité tous âges confondus, et la cinquième cause la plus courante de décès chez les adolescents de 10 à 19 ans. Chaque année, 45 800 adolescents se suicident dans le monde, soit plus d’un jeune toutes les 11 minutes.
“L’objectif de CinéPsy est de découvrir d’autres moyens thérapeutiques accessibles au Maroc, pour l’instant dans les grandes villes”
Pour aborder ce sujet délicat, le CinépsyMaroc réunit sept psychiatres et pédopsychiatres, un médecin légal, un sociologue et un théologien venus du Maroc, de France et de Belgique. Une particularité notable cette année : une équipe de soignants de Périgueux et deux patients français viendront pour la première fois au Maroc témoigner et partager leurs expériences avec le public.
Les thérapies parallèles, une alternative accessible
Le second thème de cette édition explore les thérapies parallèles.“L’objectif est de découvrir d’autres moyens thérapeutiques accessibles au Maroc, pour l’instant dans les grandes villes”, précise la psychothérapeute. Cinq intervenantes venues du Maroc, de France et de Russie prendront la parole sur ce sujet.
Cette ouverture vers des approches complémentaires s’inscrit dans une démarche d’échange d’expériences, véritable fil conducteur du CinépsyMaroc. “Nous avons contacté des professionnels de la santé mentale sénégalais et ivoiriens qui malheureusement n’ont pas donné suite à notre invitation, mais nous finirons par les recevoir lorsqu’ils seront prêts à partager leurs expériences”, confie Boushra Benyezza.
Un secteur en évolution malgré les défis
Le contexte marocain reste préoccupant. Alors que le ministère de la Santé et de la Protection sociale annonce un budget de 42,36 milliards de dirhams pour la santé en 2026, soit une hausse de 30% par rapport à 2024, la santé mentale demeure le parent pauvre de ce secteur vivement critiqué.
Selon la Ligue marocaine pour la défense des droits de l’homme, le pays ne dispose que de 319 psychiatres dans le secteur public, rendant l’accès aux soins psychologiques difficile, voire impossible, particulièrement dans les zones rurales et marginalisées. Touria Afif, députée du groupe parlementaire de la Justice et du Développement (PJD), a récemment alerté le ministre de la Santé sur cette situation et sur l’augmentation du taux de suicide chez les jeunes, pointant du doigt la fragilité du système national de soutien psychologique et social.
“La maladie mentale est moins tabou. Bien que le secteur reste fragile, il évolue”
Pourtant, Boushra Benyezza, forte de plus de seize ans d’expérience, observe des signes encourageants : “La maladie mentale est moins tabou. Bien que le secteur reste fragile, il évolue. De plus en plus de Marocains prennent désormais en considération leurs vulnérabilités psychologiques et font appel aux professionnels de la santé mentale.”
Pour aller plus loin, la psychothérapeute recommande de “programmer des cinépsys dans les écoles, collèges et lycées, il faut même penser à les intégrer dans les programmes scolaires pour prévenir et informer”. Un appel qu’elle adresse directement aux autorités : “Nous sommes prêts et à la disposition du ministère de la Santé et de l’Éducation nationale.”
En sept éditions, le CinépsyMaroc a abordé de nombreux sujets tabous : jalousie, dépression, schizophrénie. Cette huitième édition confirme qu’un événement devenu incontournable peut véritablement contribuer à libérer la parole et à faire évoluer les mentalités sur la santé mentale au Maroc.
