Réalisée en août 2023 via un questionnaire en ligne, l’enquête a porté sur 142 praticiens exerçant dans les secteurs public et privé. Elle identifie comme principaux facteurs de risque les antécédents personnels et familiaux de dépression et de troubles anxieux, la consommation de substances psychoactives (tabac, alcool, anxiolytiques), le stress perçu élevé et la présence d’antécédents suicidaires dans la famille.
Les auteurs de l’enquête, Mohammed Barrimi et Kaoutar El Mir, soulignent que cette vulnérabilité des psychiatres marocains, pourtant chargés d’accompagner les souffrances des autres, a des répercussions directes sur leur entourage et sur la qualité des soins prodigués aux patients.
TelQuel : Le chiffre de 7,7% de psychiatres marocains ayant déjà tenté de se suicider vous a-t-il surpris, et comment se compare-t-il aux taux observés à l’international ?
Pr Mohammed Barrimi : Le chiffre de 7,7 % de psychiatres marocains ayant rapporté une tentative de suicide au cours de leur vie peut, bien sûr, interpeller. Mais il reste globalement cohérent avec ce que rapportent certaines études internationales, qui montrent que les professionnels de la santé mentale sont exposés à des niveaux importants de détresse psychologique.
Cela étant dit, il est essentiel d’interpréter ce résultat à la lumière des limites de notre étude, notamment en ce qui concerne la taille de l’échantillon et son caractère non généralisable. Il s’agit d’un indicateur important, qui mérite d’ouvrir la réflexion, mais qui doit être lu dans son contexte méthodologique.
Quels facteurs de risque vous semblent déterminants dans la vulnérabilité des psychiatres marocains ?
Il n’existe pas un facteur unique, mais plutôt un ensemble de vulnérabilités qui peuvent varier d’une personne à l’autre. Dans notre étude, nous avons identifié comme facteurs de risque les antécédents personnels et familiaux de dépression, de troubles anxieux, d’usage de substances psycho-actives, ainsi que les antécédents de tentatives de suicide ou de suicide dans la famille.
Cela dit, il est important de souligner que la relation de cause à effet entre la profession de psychiatre et le risque suicidaire n’est pas clairement établie. Il est possible que certains aient choisi cette spécialité en lien avec des difficultés psychologiques préexistantes.
Ces résultats doivent être interprétés à la limite de notre étude et notre objectif est de décrire ces associations sans tirer de conclusions définitives, afin d’encourager une réflexion collective sur le bien-être des psychiatres, en tenant compte du contexte particulier du Maroc
Dans quelle mesure la pénurie de psychiatres au Maroc accentue-t-elle le risque d’épuisement et de passage à l’acte ?
“La pénurie de psychiatres au Maroc peut contribuer à une charge de travail importante, ce qui peut représenter un facteur de risque pour l’épuisement professionnel”
Il est vrai que la pénurie de psychiatres au Maroc peut contribuer à une charge de travail importante, ce qui peut représenter un facteur de risque pour l’épuisement professionnel. Néanmoins, il est important de souligner que la pénurie ne se traduit pas systématiquement par un risque accru de tentative de suicide.
Par ailleurs, il est encourageant de constater que le ministère de la Santé a pris des initiatives importantes ces dernières années pour renforcer la promotion de la santé mentale, améliorer la formation des professionnels et développer les services spécialisés. Ces efforts sont essentiels pour mieux accompagner les psychiatres et, plus largement, pour répondre aux besoins croissants de la population.
Nous restons optimistes quant à la progression de ces actions, qui devraient contribuer à réduire la vulnérabilité des professionnels et à améliorer la qualité des soins.
Comment cette souffrance psychique des psychiatres peut elle impacter la qualité de la prise en charge des patients ?
“Des soignants en bonne santé mentale sont mieux à même d’accompagner efficacement les patients”
Le bien-être psychologique des psychiatres est un facteur important pour assurer une prise en charge de qualité auprès des patients. Une souffrance psychique non prise en charge peut, dans certains cas, affecter la capacité à être pleinement disponible et à offrir le soutien nécessaire.
C’est pourquoi il est essentiel de mettre en place des dispositifs de soutien et de prévention pour les professionnels, afin qu’ils puissent exercer dans les meilleures conditions possibles. Cela profite directement aux patients, car des soignants en bonne santé mentale sont mieux à même d’accompagner efficacement.
Quelles mesures concrètes recommandez vous pour protéger et soutenir les professionnels de santé mentale au Maroc ?
Pour protéger et soutenir les professionnels de santé mentale au Maroc, il est important de développer plusieurs axes complémentaires. D’abord, renforcer la formation continue sur la gestion du stress et la prévention de l’épuisement professionnel. Ensuite, mettre en place des dispositifs de soutien psychologique accessibles et confidentiels pour les soignants eux-mêmes.
Par ailleurs, améliorer les conditions de travail, notamment en réduisant la surcharge et en favorisant un meilleur équilibre entre vie professionnelle et personnelle.
Il est aussi essentiel de poursuivre la lutte contre la stigmatisation, qui demeure un frein majeur à la recherche d’aide et à l’expression des difficultés.
Enfin, encourager une culture de bienveillance au sein des institutions, où le bien-être des professionnels est reconnu comme un élément clé pour la qualité des soins. Ces mesures peuvent contribuer à créer un environnement plus sain et plus durable pour les psychiatres et l’ensemble des professionnels de santé mentale.
