Il y a des signatures qui font plus de bruit que d’autres. Celle-là s’est faite en marge, et c’est pourtant elle qui restera. Le 19 juillet, à Freetown, le sommet de la CEDEAO avait l’agenda des temps difficiles : sécurité régionale, relations avec les régimes sortis de l’organisation, désignation d’une nouvelle direction. C’est en lisière de ces urgences que treize chefs d’État ont signé le traité du Gazoduc Afrique Atlantique. Dix ans après le lancement du projet par Mohammed VI et Muhammadu Buhari, le président nigérian défunt, le tube qui doit acheminer le gaz nigérian jusqu’au Maroc, puis vers l’Europe, quitte le monde des études et des plans pour entrer dans celui du droit international.
Ce traité est une anomalie régionale. L’Afrique de l’Ouest se défait sous nos yeux : trois États ont claqué la porte de la CEDEAO, les jihadistes assiègent des capitales et descendent vers les côtes. Au milieu de cette décomposition, treize pays viennent de s’engager à ne jamais entraver un tube commun — auquel chacun d’eux sera raccordé —, à harmoniser leurs fiscalités, à lier leurs réseaux, à instaurer, en somme, une zone de paix où l’intérêt commun du continent prime.
Il a fallu dix ans pour en arriver là. Dix ans de négociations, de rencontres officielles et informelles, avec les chancelleries comme avec les compagnies pétrolières, sans exiger d’aucune le moindre alignement politique préalable. La méthode et le pari du temps long, dans une région habituée au temps court et à l’éphémère.
Le contraste se trouve de l’autre côté du Sahara. Alger relance son gazoduc transsaharien à coups d’inaugurations — une étude validée un jour, un chantier lancé le lendemain. Quarante ans que ce projet ressort du chapeau à chaque avancée marocaine. Mais quel assureur, quel banquier, quel acheteur s’engagera sur un tube censé traverser un Sahel où brûlent les convois de marchandises ? La différence entre les deux gazoducs n’est pas technique, elle est de nature : l’un existe pour contrer, l’autre pour relier.
Le gaz a déjà été une arme politique utilisée contre le Maroc. Pendant un quart de siècle, le gaz algérien a rejoint l’Espagne par un tube qui traverse le royaume : le Gazoduc Maghreb-Europe. En 2021, en pleine rupture diplomatique, Alger l’a fermé, privant le Maroc du gaz qu’il y prélevait et des revenus du transit. L’arme a depuis changé d’échelle, sans qu’Alger n’ait eu à fermer quoi que ce soit. La guerre en Ukraine a coupé l’Europe du gaz russe ; le blocage du détroit d’Ormuz la prive d’une partie de celui du Golfe. Le gaz algérien est devenu précieux, au point que des capitales européennes ajustent leurs positions sur le Sahara à l’aune de leur facture énergétique.
“Treize États africains viennent de tracer un avenir énergétique commun avec le Maroc, dont plusieurs qui, il y a dix ans encore, ne lui reconnaissaient rien ”
Le Maroc, lui, a répondu sans jamais employer la même arme. Le tube fermé a été rebranché dans l’autre sens : c’est par lui que le royaume importe aujourd’hui son gaz, via l’Espagne. Et c’est à ce même tube que viendra se raccorder, dans le nord du pays, le gazoduc atlantique bâti avec Abuja. Le jour venu, le gaz africain entrera en Europe par l’ouvrage fermé pour punir le Maroc, et par le pays que l’on voulait priver de gaz. Un plot twist.
C’est peut-être l’enseignement le plus durable de cette séquence. La puissance, dans cette région, ne se mesure plus à ce que l’on peut couper, mais à ce que l’on rend inséparable. Treize États africains viennent de tracer un avenir énergétique commun avec le Maroc, dont plusieurs qui, il y a une décennie encore, ne lui reconnaissaient rien. Aucun n’a été menacé, aucun n’a été sommé de choisir. Il aura suffi, pendant dix ans, de ne jamais fermer une vanne.
