[Tribune] Moins d'enfants, plus de défis : le Maroc à la croisée des âges

Par Aziz Ajbilou

Fécondité en chute, population vieillissante, jeunesse diplômée en quête d'emploi : le Maroc traverse une transition démographique profonde qui redéfinit les contours de sa société. Aziz Ajbilou, professeur à l'Université Mohammed VI Polytechnique, en décrypte les ressorts et les enjeux.

Le Maroc connaît actuellement une transformation démographique profonde. Au-delà des indicateurs quantitatifs, cette transition traduit une recomposition progressive de la structure sociale du pays. La baisse de la fécondité, la transformation du modèle familial, le vieillissement de la population et l’émergence d’une jeunesse plus instruite, mais qui rencontre des difficultés pour s’insérer dans le monde du travail, sont autant de dynamiques qui redéfinissent les contours de la société marocaine et soulèvent des enjeux majeurs pour son développement futur.

Une transition démographique accélérée et quasi achevée

Historiquement, le Maroc se caractérisait par des taux de natalité et de mortalité élevés. Les familles nombreuses, en particulier dans les zones rurales, étaient la norme, tandis que l’espérance de vie ne dépassait pas 50 ans. Toutefois, à partir des années 1950, une inflexion significative a été observée. Les progrès médicaux, l’amélioration des conditions de vie et la mise en œuvre de politiques publiques en matière de santé ont permis de réduire considérablement la mortalité.

Les effets de ces transformations sont aujourd’hui clairement observables. L’espérance de vie à la naissance a ainsi connu une progression remarquable, pour dépasser les 77 ans. Parallèlement, la mortalité infantile a fortement reculé, notamment grâce à la généralisation des programmes de vaccination, ce qui permet de protéger durablement les populations contre des pathologies autrefois répandues. Ces évolutions témoignent d’avancées substantielles en matière de santé publique.

Cette amélioration rapide des conditions sanitaires a néanmoins, dans un premier temps, engendré une forte croissance démographique. En effet, alors que la mortalité diminuait, la fécondité restait élevée. Dans les années 1960, l’indice synthétique de fécondité dépassait sept enfants par femme. Cette dynamique a exercé une pression considérable sur les infrastructures sociales, notamment les systèmes éducatif et sanitaire, ainsi que sur le marché du travail.

“En 2024, l’indice synthétique de fécondité est estimé à 1,97 enfant par femme, ce qui est inférieur au seuil de renouvellement des générations”

Aziz Ajbilou, Professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P)

Ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’un véritable retournement de tendance s’est amorcé. La fécondité a alors entamé une trajectoire baissière qui s’est poursuivie et accentuée au fil des décennies. En 2024, l’indice synthétique de fécondité est estimé à 1,97 enfant par femme, ce qui est inférieur au seuil de renouvellement des générations. Le taux de croissance démographique est de 0,85 %, un niveau très bas jamais enregistré auparavant par le Royaume.

Des facteurs multiples expliquent cette réduction de la fécondité 

Plusieurs facteurs structurels permettent d’expliquer cette évolution significative de la fécondité. Le recul de l’âge au mariage est un déterminant majeur. Les jeunes Marocains ont tendance à se marier plus tardivement, généralement après avoir terminé leurs études ou trouvé un emploi. Ce décalage temporel réduit mécaniquement la durée de la vie reproductive.

“Plus de 80 % des femmes utilisent des moyens contraceptifs”

Aziz Ajbilou, Professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P)

Par ailleurs, la diffusion progressive des méthodes contraceptives a joué un rôle déterminant. Les politiques de planification familiale, mises en œuvre dès les années 1960, ont favorisé une transformation durable des comportements reproductifs. Aujourd’hui, le recours à la contraception est largement répandu : plus de 80 % des femmes utilisent des moyens contraceptifs. Cela permet aux femmes de mieux maîtriser leur fécondité et de déterminer le nombre d’enfants qu’elles souhaitent avoir.

L’urbanisation est un autre facteur explicatif central. Le Maroc a en effet connu une transition rapide d’une société majoritairement rurale à une société largement urbanisée. En 2024, plus de 60 % de la population réside en milieu urbain. Or, le mode de vie urbain, caractérisé notamment par le coût élevé du logement, les exigences liées à l’éducation et les contraintes professionnelles, tend à favoriser des foyers plus petits.

L’évolution du statut des femmes est un élément clé de cette transformation. L’augmentation du niveau d’instruction des femmes, associée à une participation croissante au marché du travail, s’accompagne d’aspirations accrues à l’autonomie économique et à la réussite professionnelle. Ces changements redéfinissent les dynamiques familiales et influencent les choix reproductifs ; la réduction du nombre d’enfants apparaît également comme une stratégie permettant d’investir davantage dans leur éducation et leur bien-être. Une stratégie qui marque une rupture majeure avec le modèle familial traditionnel. Certes, les relations entre les générations changent et les aspirations individuelles prennent une place de plus en plus importante. Les jeunes générations, plus éduquées et plus connectées, ont des attentes différentes de celles de leurs parents.

Les conséquences sur la structure par âge : entre opportunités et défis

Les changements démographiques observés au Maroc ont transformé la structure par âge de la population. La proportion de jeunes a diminué, tandis que celle de la population en âge de travailler a augmenté. Cette situation crée ce que l’on appelle un « dividende démographique », c’est-à-dire une période durant laquelle la part de la population active est relativement élevée par rapport à celle des personnes dépendantes (enfants et personnes âgées). Ce contexte offre une opportunité de croissance économique potentielle, à condition que l’économie soit capable de créer suffisamment d’emplois et de valoriser ce capital humain.

Cependant, malgré ce potentiel, l’économie marocaine peine à tirer pleinement parti de ce dividende démographique. Le marché du travail ne parvient pas à absorber l’ensemble de la main-d’œuvre disponible, notamment les jeunes diplômés. Le chômage, notamment celui des jeunes et des femmes, reste élevé. Cette situation s’explique en partie par des insuffisances structurelles de l’économie, notamment en termes de productivité, de diversification des activités et d’adéquation entre les compétences offertes par le système éducatif et les besoins du marché.

“Malgré les progrès réalisés en matière d’éducation, leur participation au marché du travail ne dépasse pas 20 %”

Aziz Ajbilou, Professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P)

Les femmes sont particulièrement touchées par les difficultés d’insertion professionnelle. Malgré les progrès réalisés en matière d’éducation, leur participation au marché du travail ne dépasse pas 20 %. Les obstacles sont multiples : normes sociales, manque d’opportunités, difficultés de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale.

Le vieillissement de la population : un défi économique et social majeur

Parallèlement, le Maroc doit également faire face à un autre défi majeur : le vieillissement de sa population. L’allongement de l’espérance de vie, conjugué à la baisse de la fécondité, entraîne une hausse progressive de la proportion de personnes âgées. En 2024, les personnes de 60 ans et plus représentent plus de 13 % de la population, et cette proportion devrait atteindre 20 % d’ici 2040. Ce vieillissement de la population pose des défis importants en matière de protection sociale, de santé et de prise en charge des personnes âgées.

Le système de retraite, qui est encore limité en termes de couverture, devra s’adapter pour répondre aux besoins croissants d’une population vieillissante. De même, le système de santé devra faire face à une augmentation des maladies chroniques et des besoins en soins de longue durée. Par ailleurs, une grande partie des personnes âgées ne bénéficie pas d’une pension, ce qui les expose à des risques de pauvreté et de précarité.

Des changements démographiques à transformer en opportunités

Face à ces mutations, les pouvoirs publics sont appelés à jouer un rôle essentiel. L’enjeu est de transformer ces changements en opportunités. Cela implique notamment d’améliorer le système éducatif pour mieux préparer les jeunes aux exigences du marché du travail. La qualité de l’enseignement constitue un défi majeur pour notre société.

La création d’emplois est une autre priorité. Il s’agit non seulement de créer des emplois en nombre suffisant, mais aussi de favoriser des emplois de qualité capables d’assurer une stabilité économique et sociale. Le développement de secteurs innovants et à forte valeur ajoutée pourrait constituer une piste prometteuse.

Également, la protection sociale est appelée à être renforcée, notamment pour faire face au vieillissement de la population. Cela implique de repenser les systèmes de retraite, d’améliorer l’accès aux soins et de mettre en place des politiques de soutien en faveur des personnes âgées.

Enfin, la réduction des inégalités reste un enjeu central. Les disparités entre les zones urbaines et rurales ainsi que les inégalités entre les sexes constituent en effet des obstacles au développement. Une approche plus inclusive est nécessaire pour garantir que les bénéfices de la transition démographique profitent à l’ensemble de la population.

à lire aussi