Pour une génération qui dise “oui” à quelque chose
Il fut un temps où l’intellectuel marocain occupait le devant de la scène. Au lendemain de l’indépendance, une première génération a émergé, brillante et insatisfaite. L’ordre qui se mettait en place ne lui convenait pas ; elle l’a dit, elle l’a combattu et, parfois, elle l’a payé très cher. Ces femmes et ces hommes se sont engagés dans les partis de la gauche, où certains ont assumé des responsabilités de premier plan. Leur courage n’est pas en cause, ni leur sincérité. Ce qui mérite d’être interrogé, avec le recul, c’est l’usage qu’ils ont fait de leurs talents.

Car sans le vouloir, cette génération a investi son énergie dans la négation, dans l’art de dire “non”. Sur le versant du “oui à quelque chose”, elle n’avait à offrir que des produits importés : des versions prêtes à l’emploi du socialisme et du communisme, une sorte de fast-food idéologique consommé tel quel, sans qu’on l’eût jamais cuisiné aux ingrédients du pays. La pensée critique abondait. La pensée constructive, locale, enracinée, était très rare, au point qu’on peut en nommer les figures sur les doigts d’une main.
Quand l’histoire prend l’intellectuel à contre-pied
Deux mouvements de fond ont, ensuite, rendu cet intellectuel caduc.
“La chute des grandes idéologies du XXᵉ siècle a désarmé l’intellectuel marocain en lui retirant son arme principale : le cadre théorique tout fait qui lui dispensait de penser le réel pour lui-même”
Le premier est l’engagement, même timide, même hésitant, du Maroc dans un processus de démocratisation. Or la démocratisation prive l’intellectuel d’opposition de son motif même. À mesure que s’ouvrent, fût-ce imparfaitement, des espaces de participation et de contestation légale, le “non” perd de sa charge héroïque. On ne se définit plus seulement contre.
Le second est l’effondrement des référentiels marxisants. La chute des grandes idéologies du XXᵉ siècle a désarmé l’intellectuel marocain en lui retirant son arme principale : le cadre théorique tout fait qui lui dispensait de penser le réel pour lui-même. Privé de son motif d’opposition par la démocratisation, privé de son outillage conceptuel par l’effondrement des doctrines, il s’est retrouvé sans terrain et sans armes.
Un narratif plus simple, et qui se diffuse seul
À cette double crise s’est ajoutée une difficulté plus redoutable encore : l’essor d’un courant politique porté par le référentiel religieux. Les intellectuels ont trouvé face à eux un récit d’une simplicité désarmante, qui se diffuse aisément, presque naturellement, dans la population, sans avoir besoin du relais des élites lettrées. Contre la complexité, la clarté ; contre l’abstraction importée, la familiarité du connu. Le combat était inégal.
Comment les partis dits “laïcs” ont-ils répondu ? En renonçant à penser. Beaucoup ont évolué vers des entreprises (quasi) familiales dont le seul horizon est la prochaine élection, et qui ont fini par comprendre que moins on pense, mieux on se porte. La pensée est devenue un coût, le programme un décor, la fidélité au chef une compétence.
Le Canada Dry de la pensée politique
“Là où l’intellectuel devait passer par la rareté de la tribune imprimée, l’influenceur s’adresse directement à des centaines de milliers de personnes, sans intermédiaire ni contradiction”
Dans le vide ainsi creusé, d’autres se sont engouffrés. L’essor des réseaux sociaux leur a offert le terrain rêvé : là où l’intellectuel d’hier devait passer par la rareté de la tribune imprimée et le filtre de la rédaction, l’influenceur d’aujourd’hui s’adresse directement à des centaines de milliers de personnes, sans intermédiaire et sans contradiction. Ils occupent désormais YouTube, Facebook, TikTok et les autres avec une aisance que ne leur dispute personne, et c’est précisément cette occupation de l’espace qui leur tient lieu d’autorité.
Souvent déguisés en journalistes, ils se sont approprié la “science” politique et le monopole de ce qui en a l’apparence sans en avoir la substance. C’est le Canada Dry de la pensée politique : cela en a la couleur, le pétillant, parfois le goût, mais ce n’est pas de la pensée. Le commentaire y tient lieu d’analyse, la formule y tient lieu d’argument, et le nombre de vues y tient lieu de vérité.
Plaidoyer pour les néo-intellectuels marocains
“Tel est le dilemme de l’intellectuel marocain : pris entre des partis qui ont renoncé à penser le pays et des influenceurs qui occupent le débat public avec une efficacité qu’il ne peut concurrencer”
Tel est le dilemme de l’intellectuel marocain. Il se trouve pris en tenaille entre deux étaux. D’un côté, le vide de la pensée dans le champ politique : des partis qui ont renoncé à produire des idées et ne lui offrent plus aucun foyer où penser le pays. De l’autre, l’audience grandissante des influenceurs sur les réseaux sociaux, qui captent l’attention et occupent le terrain du débat public avec une efficacité qu’il ne peut concurrencer. Entre une politique qui ne pense plus et une parole publique qui pense mal, l’intellectuel n’a plus de place assignée. C’est de cette tenaille qu’il faut sortir.
Le champ politique marocain et la modernisation du pays ont besoin d’autre chose. Ils ont besoin d’une nouvelle classe intellectuelle. Appelons-la les néo-intellectuels marocains, une classe qui rompe enfin avec la posture du seul refus pour poursuivre un projet positif. Un “oui à quelque chose”.
Ce que j’attends d’eux tient en peu de mots. Qu’ils contribuent au bien commun plutôt qu’à leur seule réputation. Qu’ils produisent une pensée locale, non pas un nationalisme intellectuel frileux, mais une pensée qui parte des problèmes réels du pays, de son histoire, de ses institutions singulières, au lieu d’en plaquer les solutions d’ailleurs. Et que cette pensée nourrisse et renforce la compétition démocratique, au lieu de la mépriser ou de la fuir.
Cette mue, je l’ai déjà vue ailleurs. Il y a quelques années, dans les colonnes de L’Économiste, j’évoquais l’émergence des néo-entrepreneurs marocains : une génération qui avait cessé d’attendre la rente ou la protection pour créer, prendre des risques et bâtir. Ce que les néo-entrepreneurs sont en train de faire pour l’économie, les néo-intellectuels doivent le faire pour la vie des idées. Quitter la posture de l’ayant droit (ici, l’ayant droit de la contestation) pour celle du bâtisseur.
L’intellectuel de la première génération a su dire “non” avec panache. C’était nécessaire en son temps. L’heure est venue d’une génération qui sache dire “oui”, non par complaisance, mais parce que construire est plus exigeant que refuser, et plus utile au pays.
Hamid Bouchikhi est universitaire, professeur de management et d’entrepreneuriat à l’UM6P, ancien professeur à l’ESSEC, spécialiste de l’innovation managériale, de l’identité organisationnelle et de l’entrepreneuriat. Lauréat du MIT Sloan Management Review Richard Beckhard Memorial Prize (2014), il a été classé parmi les 30 penseurs mondiaux les plus influents en management par Thinkers 50 (2021). Il a également enseigné au Japon, en Malaisie et exercé comme doyen en Corée du Sud.
