[Tribune] Mondial 2026 : ce que le football révèle de nous

Par Dr Hachem Tyal

Pendant la Coupe du Monde 2026, les images venues de New York racontent bien plus qu’une compétition sportive. Fraternité spontanée entre supporters, violences de rue et effritement de certaines solidarités africaines : pour le psychiatre Hachem Tyal, le football agit comme un miroir grossissant de nos passions, de nos blessures et des transformations silencieuses de nos imaginaires collectifs.

À Times Square, en quelques jours, le football a montré deux visages que l’on aurait tort de croire opposés. Des inconnus qui se serrent la main avant de s’affronter, d’autres qui se battent avant même que l’arbitre n’ait sifflé, et des supporters qui, pour la première fois, ne soutiennent plus ceux qu’ils auraient naturellement rejoints.

Hachem Tyal est psychiatre et psychanalyste.Crédit: DR

Ce que tout cela révèle dépasse largement le cadre du sport. C’est une cartographie sensible de notre imaginaire et de nos représentations collectives, de nos espoirs, de nos désirs, de nos tensions inconscientes, des forces profondes qui nous traversent. Le football n’a pas créé ces réalités ; il leur a simplement offert une scène où elles sont devenues visibles aux yeux de tous.

Un espace qui n’existe nulle part ailleurs

Il faut d’abord comprendre ce qu’est le football pour ceux qui le vivent de l’intérieur, c’est-à-dire depuis les tribunes plutôt que depuis les écrans. Ce n’est pas un simple divertissement, mais ce n’est pas non plus tout à fait la réalité. C’est un espace intermédiaire, un espace transitionnel, une sorte de territoire singulier où se rencontrent le jeu et le sérieux, le réel et l’imaginaire, le fantasme et l’expérience, sans relever pleinement d’aucun de ces mondes. Il constitue une scène particulière sur laquelle se projettent, se condensent et se mettent en mouvement les représentations individuelles et collectives.

C’est dans cet entre-deux que deviennent possibles des expériences émotionnelles paradoxales, souvent contradictoires, mais profondément humaines. C’est sur cette scène singulière que l’on peut haïr l’adversaire et l’admirer dans le même souffle, souffrir d’une défaite comme d’un deuil et s’en remettre dès le lendemain, porter sur ses épaules le destin d’une nation et rentrer chez soi en métro.

C’est précisément cette nature intermédiaire qui fait toute la puissance du football. Ce que le jeu permet, et que la vie ordinaire interdit, c’est de contenir, dans un espace donné, des affects violents dans une forme qui les rend supportables. La rivalité y est réelle, mais encadrée. L’hostilité y est parfois intense, mais elle demeure limitée par les règles du jeu. La défaite y est douloureuse, mais provisoire.

“Il n’y a que dans le football que des gens qui ne se connaissent pas, qui ne partagent ni langue ni histoire ni mémoire, peuvent se retrouver à s’étreindre ou à se déchirer avec une intensité que leurs propres familles ne leur connaissent pas”

Hachem Tyal, psychiatre

Et c’est dans cet espace-là, et nulle part ailleurs, que des gens qui ne se connaissent pas, qui ne partagent ni langue ni histoire ni mémoire, peuvent se retrouver à s’étreindre ou à se déchirer avec une intensité que leurs propres familles ne leur connaissent pas.

Ce que l’on a vu dans les rues de New York avant le match entre le Maroc et le Brésil, ou de Boston avant la confrontation Maroc-Écosse, cette fraternité spontanée entre des supporters de deux nations que tout sépare sur le papier, n’est pas une exception heureuse ni un miracle de circonstance. C’est le football qui fait son travail : il ouvre cet espace transitionnel où la rivalité, loin d’empêcher la rencontre, la rend possible.

On peut se serrer la main parce que l’on s’apprête à s’affronter, et non en dépit de cet affrontement. On peut endosser le maillot de l’équipe rivale, chanter et danser avec ses supporters, sans jamais les considérer comme des ennemis. Car l’adversaire n’est pas un ennemi ; il est celui sans lequel le jeu n’existerait pas. Mieux encore, il est celui qui, par sa seule présence, rend possible notre propre existence de supporter.

Le football ouvre un espace où la rivalité, loin d’empêcher la rencontre, la rend possible. On peut se serrer la main parce qu’on va s’affronter, et non malgré cela.

Ce qui déborde quand le cadre n’est pas encore là

Mais, avant le coup de sifflet de l’arbitre qui lance la confrontation, cet espace n’existe pas encore. Il ne tient que parce qu’un cadre, celui du terrain de jeu, le soutient et le rend possible : des règles reconnues, une autorité arbitrale, un temps et un lieu clairement délimités. C’est ce dispositif qui transforme l’affrontement en jeu, l’excitation en expérience partagée et la violence potentielle en rivalité symbolique. Tant que ce cadre n’est pas pleinement institué, les passions ne sont pas encore contenues dans l’espace du jeu. Et c’est dans cette zone d’incertitude, entre la foule qui se rassemble et le match qui n’a pas encore commencé, que les équilibres les plus fragiles peuvent se rompre.

@brutofficiel Intervention de police à Times Square après une rixe entre algeriens et argentins. #worldcup2026 #FIFAWORLDCUP #algerie #argentine ♬ son original – Brut.

Ce que cette zone d’incertitude fait aux individus qui s’y trouvent est rarement dit. Immergé dans la foule, le sujet voit ses inhibitions ordinaires se suspendre partiellement. Il n’agit plus sous le regard de sa propre conscience morale, mais sous celui du groupe qui valide, qui entraîne, qui donne sens à l’acte. L’anonymat de la foule fonctionne comme une levée de responsabilité, et donc comme une permission inconsciente. Ce que l’individu n’oserait jamais seul, il le fait sans y penser quand mille corps autour de lui font de même.

Ce qui s’est produit à Times Square avant le match entre deux autres sélections, quelques jours après ces scènes de fraternité, n’est pas incompréhensible si l’on accepte de regarder ce qui animait ces hommes ce soir-là. L’excitation d’un grand match, la charge identitaire qui y est attachée, l’angoisse du résultat, tout ce que le football concentre de désir et de peur : tout cela cherchait une forme. Le jeu aurait pu l’accueillir, le canaliser, le transformer en quelque chose de vivable, mais le jeu n’avait pas encore commencé. Et ce qui ne peut pas attendre finit par déborder là où il se trouve, c’est-à-dire dans la rue, contre le premier corps disponible

.

Il ne s’agit pas d’excuser ni de condamner, mais de tenter de comprendre. La violence qui éclate avant le match ne peut être attribuée ni à la défaite ni à l’humiliation puisqu’aucune n’a encore eu lieu. Elle surgit dans cet espace d’attente où les tensions ne trouvent pas encore à s’inscrire dans le cadre du jeu. Certains ne parviennent pas à attendre. Et ce que cela révèle n’est pas la nature du football ; cela révèle ce que ces hommes portaient déjà avec eux avant même d’arriver à New York.

Ces foyers de violence se concentrent chez des hommes pour qui l’espace public autour du stade est peut-être l’un des rares territoires où exister avec intensité, où appartenir à quelque chose de plus grand que soi, où l’humiliation quotidienne peut se retourner en puissance collective.

La violence qui éclate avant le match est d’une autre nature que celle qui suit une défaite. Elle ne réagit à rien; ni à une humiliation, ni à une injustice arbitrale, ni à une élimination. C’est une excitation qui cherche une forme et ne la trouve pas encore, parce que le jeu n’a pas encore commencé et ce qui ne peut pas attendre finit par déborder là où il se trouve.

Quand la solidarité continentale se fissure

Il y a enfin un troisième phénomène, moins spectaculaire que les deux premiers, mais peut-être le plus lourd de sens pour qui accepte de s’y attarder. Dans les tribunes de ce Mondial, des supporters africains qui, lorsqu’une équipe du continent affronte une équipe européenne, ne ressentent plus ce réflexe ancien, presque charnel, de se ranger du côté des leurs.

En d’autres temps, avant même de réfléchir, avant même de connaître les équipes en présence, ce choix se faisait seul, porté par quelque chose qui ressemblait à de l’instinct mais qui était en réalité une construction : celle d’une identité collective continentale, tissée de mémoire commune, de récits partagés, de la conscience diffuse d’appartenir à un même ensemble historique.

“Quand le Maroc atteignait les demi-finales au Qatar, c’était un continent entier qui se reconnaissait dans cet exploit. Cette solidarité n’était pas politique, elle n’était pas raisonnée : elle était affective, immédiate, presque inconsciente”

Hachem Tyal, psychiatre

Cette construction-là ne va pas de soi. Elle s’est bâtie lentement, sur des décennies de football africain, de Coupes d’Afrique vécues comme des fêtes communes, de victoires ressenties au-delà des frontières nationales. Quand le Sénégal gagnait, quelque chose gagnait en Afrique. Quand le Maroc atteignait les demi-finales au Qatar, c’était un continent entier qui se reconnaissait dans cet exploit. Cette solidarité n’était pas politique, elle n’était pas raisonnée : elle était affective, immédiate, presque inconsciente.

Ce qui s’est passé lors de la dernière CAN, dont les images ont été largement relayées par les réseaux sociaux, a contribué à abîmer quelque chose dans ce tissu-là. Non pas un incident isolé, mais des comportements répétés, filmés, diffusés et amplifiés, qui ont heurté non seulement les règles du jeu mais quelque chose de plus profond : le sens même de ce que cette fraternité continentale était censée incarner. Des images qui ont circulé sur les téléphones, dans les familles, dans les cafés, et qui ont déposé dans les esprits une question à laquelle personne n’avait envie de répondre : est-ce que je veux vraiment m’identifier à ça ?

Une manière de comprendre le détournement silencieux de certains supporters africains dans les tribunes américaines est d’y voir non pas une trahison, mais une forme de désillusion au sens clinique du terme : la chute d’une illusion, celle selon laquelle la fraternité continentale était acquise une fois pour toutes, dispensée de l’effort permanent qu’exigent toute appartenance et tout lien collectif.

Or toute identification collective est fragile. Elle résiste aux défaites sportives, aux rivalités nationales, aux différences de langue et de culture. Elle ne résiste pas indéfiniment aux comportements de ceux qui en font partie et qui agissent contre ce qu’elle est censée incarner. On ne se détourne de ceux qu’on aurait naturellement rejoints que lorsqu’ils ont blessé quelque chose qu’on ne savait même pas qu’on avait.

Les identifications collectives sont fragiles. Elles résistent aux défaites, aux rivalités, aux différences. Ce qu’elles ne supportent pas, c’est quand ceux qui les représentent se comportent d’une façon qui blesse profondément ceux qui les soutiennent.

Ce que le football ne peut pas faire seul

Times Square n’est pas un stade. C’est une place publique, sans filtre et sans contenant, où ce que le football convoque se dépose à ciel ouvert. Ce que l’on y a vu cette semaine, la fraternité, la violence, la solidarité qui hésite, n’est pas la conséquence du football. C’est ce que le football révèle de ce que nous portions déjà : les liens qui tiennent encore, les blessures qui n’ont pas trouvé de parole, les identités collectives qui se construisent et se défont sans que personne n’ait vraiment décidé de quoi que ce soit.

“Le football est un révélateur extraordinaire précisément parce qu’il ne raisonne pas. Il réveille et révèle, il mobilise et met en mouvement des affects que la vie sociale ordinaire dissimule ou détourne”

Hachem Tyal, psychiatre

Le football est un révélateur extraordinaire précisément parce qu’il ne raisonne pas. Il réveille et révèle, il mobilise et met en mouvement des affects que la vie sociale ordinaire dissimule ou détourne. Et ce qu’il met à nu n’est jamais anodin : ce sont les appartenances, les idéaux et les représentations auxquels les individus tiennent parfois sans même en avoir pleinement conscience, et dont l’atteinte peut susciter les réactions les plus vives, parfois les plus violentes.

En ce sens, observer ce qui se joue dans les tribunes, aux abords des stades et dans les rassemblements de supporters est parfois plus instructif que bien des enquêtes sociologiques. Non parce que ces espaces disent la vérité, mais parce qu’ils rendent visibles des affects, des identifications et des tensions que la vie sociale ordinaire maintient le plus souvent à bas bruit.

Si l’on accepte d’écouter ces images comme on écoute un symptôme, non pour le juger ou le condamner, mais pour comprendre ce qu’il révèle de ceux qui le produisent, alors elles nous disent peut-être qu’il subsiste, entre des peuples qui se croient proches, un travail inachevé. Un travail qui ne se fera ni dans les tribunes ni sur un terrain de football, mais dans la parole, la reconnaissance mutuelle et l’élaboration d’une mémoire véritablement partagée.

Le football peut rendre visible ce qui manque. Il peut révéler les failles, les blessures et les malentendus. Mais il ne peut pas faire le travail à notre place ; ce travail-là se fait par nous, collectivement, dans la parole et la reconnaissance mutuelle, et il n’a pas de coup de sifflet final.


        Dr Hachem Tyal : Psychiatre et psychanalyste, Casablanca. 

à lire aussi