Je suis Marocain. Je vis en France depuis plusieurs années. En regardant la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde 2026 à Los Angeles, une pensée m’est revenue. Pas une pensée sur le football. Une pensée sur le regard.
Le regard que l’Occident porte sur le reste du monde. Et plus particulièrement sur le monde arabe.
Dans la nuit du 12 au 13 juin, au SoFi Stadium de Los Angeles, les États-Unis ont organisé leur cérémonie d’ouverture. Spectacle hollywoodien sur écrans géants, artistes venus des quatre coins du monde, slogan sans ambiguïté : “Welcome to the USA”.
Le spectacle était impressionnant.
Le silence l’était davantage.

2022-2026 : deux poids, deux mesures
Je me suis souvenu de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Des appels au boycott. Des tribunes indignées. Des débats télévisés quotidiens, des éditoriaux, des prises de position d’artistes, d’intellectuels et de responsables politiques. Une impression diffuse mais omniprésente : celle que le Qatar devait démontrer qu’il méritait d’accueillir un Mondial.
Comme si sa légitimité était, par nature, suspecte.
Je précise d’emblée que nombre des critiques adressées au Qatar étaient légitimes. Les conditions de travail des migrants, les libertés publiques et les droits humains méritaient d’être questionnés. Mais pourquoi cette même exigence semble-t-elle aujourd’hui s’estomper ?
La Coupe du monde 2026 se déroule sur trois pays, des milliers de kilomètres et plusieurs fuseaux horaires. Selon les estimations de Greenly, spécialiste de la comptabilité carbone, elle générerait près de 7,8 millions de tonnes de CO₂, soit plus du double de l’édition qatarienne.
“Avant même le coup d’envoi du Mondial, plusieurs incidents liés aux politiques migratoires ont été signalé. Ils racontent la même histoire : celle d’une Coupe du monde où certains passeports circulent plus librement que d’autres”
Bien avant le début du tournoi, plusieurs incidents liés aux politiques migratoires américaines ont été signalés. L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, pourtant titulaire d’un visa en règle et sélectionné pour officier lors de la compétition, a été refoulé à son arrivée sur le territoire américain en raison du travel ban imposé par l’administration Trump à la Somalie. Des représentants palestiniens ont dénoncé des blocages administratifs. Des supporters iraniens, ivoiriens ou ghanéens ont fait état de difficultés d’accès au territoire. Des membres de la délégation sénégalaise ont également évoqué des contrôles jugés abusifs.
Pris séparément, chacun de ces épisodes peut être relativisé. Pris ensemble, ils racontent une autre histoire : celle d’une Coupe du monde où certains passeports circulent plus librement que d’autres.
À cela s’ajoutent des débats anciens et persistants qui traversent la société américaine : violences policières, maintien de la peine de mort dans plusieurs États, centres de rétention pour migrants, discriminations raciales structurelles ou encore interventions militaires contestées à l’étranger. Ces réalités font l’objet de critiques régulières, aux États-Unis comme ailleurs.
Et pourtant, elles ne semblent jamais remettre en cause la légitimité même du pays à accueillir une compétition mondiale.
Le privilège symbolique occidental
C’est peut-être là que réside la différence la plus révélatrice.
“Le Qatar devait prouver qu’il méritait d’organiser le Mondial. Les États-Unis, eux, en sont présumés dignes par défaut”
Lorsque le Qatar a obtenu l’organisation du Mondial 2022, une partie du débat public occidental a rapidement dépassé la critique de certaines politiques pour interroger sa capacité même à accueillir un événement universel. Comme si l’organisation d’une Coupe du monde constituait un privilège réservé à certains pays.
À l’inverse, lorsque les États-Unis accueillent cette même compétition malgré leurs propres controverses, leur légitimité comme pays hôte demeure largement présumée.
Où sont les appels au boycott ? Où sont les unes alarmistes ? Où est cette indignation qui semblait, il y a quatre ans à peine, constituer une exigence morale incontournable ?
Cette asymétrie m’intéresse davantage que le football lui-même. Elle révèle ce que j’appelle le privilège symbolique occidental.
Les États-Unis bénéficient d’une présomption de légitimité. Le Qatar, lui, devait prouver la sienne. Les premiers sont présumés fréquentables jusqu’à preuve du contraire. Les seconds sont sommés de faire leurs preuves avant même d’avoir commencé.
La différence n’est pas uniquement géopolitique. Elle est aussi culturelle et imaginaire. Elle relève de ce que les chercheurs ont longtemps décrit comme une forme de paternalisme occidental : cette tendance à considérer certaines sociétés comme naturellement légitimes, et d’autres comme perpétuellement en retard, imparfaites ou suspectes.
Ce qui est le plus troublant, c’est que ce regard n’est pas toujours porté par des personnes hostiles au monde arabe. Il émane parfois de celles qui se pensent les plus universalistes, celles qui défendent sincèrement l’égalité, l’ouverture et la lutte contre les discriminations.
Le problème n’est pas nécessairement l’hostilité. C’est parfois la condescendance : cette conviction inconsciente que certains peuples doivent être davantage surveillés, évalués ou corrigés que d’autres.
Prouver qu’on existe
C’est là que le sujet cesse d’être celui du Qatar ou des États-Unis.
Ce mécanisme, beaucoup d’Arabes le connaissent intimement. Je le connais. Nous sommes nombreux à l’avoir rencontré sous différentes formes : à l’université, au travail, dans les médias ou dans les conversations du quotidien. Ce sentiment que la légitimité est conditionnelle : conditionnée aux diplômes, à la maîtrise des codes culturels, à la capacité à rassurer, à expliquer, à démontrer.
Comme si l’appartenance allait de soi pour certains et devait constamment être justifiée pour d’autres.
“Être arabe en Occident, c’est souvent vivre sous le regard permanent de l’évaluation : être suffisamment intégré, suffisamment moderne, suffisamment semblable”
Être arabe en Occident, ce n’est pas seulement faire face à des discriminations explicites. C’est parfois vivre sous le regard permanent de l’évaluation : être suffisamment intégré, suffisamment “moderne”, suffisamment laïc, suffisamment semblable.
Le paternalisme contemporain ne dit plus : “Vous êtes inférieurs.” Il formule quelque chose de plus subtil, de plus acceptable : “Prouvez-nous que vous partagez nos valeurs. Prouvez-nous que vous méritez votre place. Prouvez-nous que vous êtes comme nous.”
Voilà pourquoi la Coupe du monde 2026 m’intéresse. Non pas pour ce qu’elle dit du football, mais pour ce qu’elle révèle de nous. De notre capacité à appliquer les mêmes principes à tous. Ou de notre incapacité persistante à le faire.
Les valeurs universelles ne cessent pas de l’être lorsqu’elles traversent la Méditerranée. Et l’universalisme n’est crédible qu’à une seule condition : qu’il cesse de distribuer la légitimité selon les pays, les cultures ou les origines de ceux auxquels il s’adresse.
Mehdi Chaibi : Consultant en stratégie éditoriale, diplômé de Sciences Po Paris. Après des expériences dans la presse, la radio, la télévision, la production audiovisuelle et le conseil en communication en France et au Maroc, il s’intéresse aux médias, aux récits contemporains, aux représentations culturelles et aux relations entre les sociétés européennes et arabes.
