[Tribune] Mondial 2026 : pendant que nous nous déchirons, d’autres regardent

Par Mehdi Chaibi

La Coupe du monde 2026 devait être une célébration partagée. Elle est devenue, sur les réseaux sociaux, le révélateur d’une fracture grandissante entre des peuples qui ont pourtant tout pour se comprendre. Entre Marocains, Algériens et Sénégalais, Mehdi Chaibi, consultant en stratégie digitale montre que le football n’est plus seulement un sport : il est devenu un champ de bataille symbolique, alimenté par des algorithmes qui récompensent la haine plutôt que le dialogue.

La Coupe du monde 2026 devait être un moment de communion. Elle est devenue, pour une partie de nos espaces numériques, un champ de bataille.

Mehdi Chaibi, consultant en stratégie éditoriale.

Après France-Sénégal, le 16 juin au MetLife Stadium d’East Rutherford (New Jersey), les réseaux sociaux se sont enflammés. La France venait de battre le Sénégal 3-1. Des Marocains avaient soutenu les Bleus. Des Sénégalais s’en sont offusqués. Les rancœurs nées lors de la CAN ont ressurgi presque instantanément — comme elles ressurgissent depuis des années entre Marocains et Algériens à chaque compétition.

Le phénomène n’est pas nouveau. Son intensité, si.

Quand la solidarité s’efface

Pendant longtemps, l’exploit d’une équipe africaine ou arabe dépassait les frontières de son pays. Quand le Cameroun atteignait les quarts en 1990 après avoir battu l’Argentine de Maradona, c’est une partie de l’Afrique qui vibrait. Quand le Sénégal battait la France en 2002, la victoire résonnait bien au-delà de Dakar. Quand le Maroc atteignait les demi-finales en 2022, des millions d’Africains, d’Arabes et de membres des diasporas célébraient un accomplissement historique.

“Le football jouait un rôle particulier : celui d’un langage commun entre des peuples aux histoires différentes mais marquées par des expériences similaires”

Mehdi Chaibi, consultant en stratégie éditoriale

Ces moments avaient une portée qui dépassait le simple football. Ils étaient perçus comme la victoire de nations longtemps reléguées aux marges du récit mondial. Le football jouait un rôle particulier : celui d’un langage commun entre des peuples aux histoires différentes mais marquées par des expériences similaires de colonisation et de domination.

Aujourd’hui, ce récit se fissure.

Les réseaux sociaux ont transformé la rivalité en identité

Le paradoxe est d’autant plus frappant que cette Coupe du monde est la première à réunir 48 équipes — jamais une édition n’avait donné une telle visibilité aux pays africains et arabes. On aurait pu y voir l’occasion d’élargir le cercle des solidarités. C’est parfois l’inverse qui apparaît sur nos écrans : plus les présences se multiplient, plus les rivalités occupent le premier plan.

Les rivalités ont toujours existé. Mais quelque chose a changé.

Les réseaux sociaux n’ont pas seulement amplifié les tensions : ils en ont fait une manière de se définir. Chaque compétition devient un référendum permanent. Chaque décision arbitrale, une preuve de complot. Chaque victoire est instrumentalisée, chaque défaite célébrée par des adversaires qui n’attendaient que cela.

“À force de polémiques et d’algorithmes récompensant les contenus les plus outranciers, les compétitions sportives deviennent le prolongement de conflits qui dépassent largement le football”

Mehdi Chaibi, consultant en stratégie éditoriale

Les tensions entre supporters marocains et sénégalais après la CAN en sont l’illustration. Attisées par des comptes militants, des pseudo-influenceurs et des entrepreneurs du clash, elles ont pris une telle ampleur qu’elles ont fini par appeler une prise de parole du Cabinet royal — comme si le football ne relevait plus du seul commentaire sportif, mais d’un enjeu politique et symbolique. Les accusations récurrentes visant le Maroc après certaines défaites algériennes en sont une autre.

À force de captures d’écran, de vidéos sorties de leur contexte et d’algorithmes récompensant les contenus les plus outranciers, les compétitions sportives deviennent le prolongement de conflits qui dépassent largement le football.

À parcourir certains fils de discussion, on a le sentiment que la défaite du voisin compte davantage que la victoire de son propre pays.

Les supporters marocains lors de la finale de la Coupe d’Afrique des Nations à Rabat.Crédit: Yassine Toumi / TelQuel

Des peuples qui partagent plus qu’ils ne l’admettent

Cette obsession devrait nous interroger. Car derrière ces querelles se trouvent des peuples qui ont bien plus en commun qu’ils ne l’admettent.

Le Maroc, l’Algérie et le Sénégal ont connu la colonisation française. Ils ont vu leurs institutions, leurs économies et leurs frontières façonnées par une puissance extérieure. Leurs diasporas vivent souvent dans les mêmes quartiers, fréquentent les mêmes écoles, partagent les mêmes réalités sociales — et parfois les mêmes discriminations. Pourtant, elles consacrent davantage d’énergie à se concurrencer qu’à construire des alliances durables.

Dès que le football entre en scène, ces fractures deviennent particulièrement visibles. Comme si l’histoire commune s’effaçait devant la logique du camp.

Cette évolution est d’autant plus frappante qu’elle intervient dans un contexte où les pays du Sud cherchent précisément à renforcer leurs coopérations. Au moment où les discours sur le panafricanisme et la solidarité postcoloniale reviennent dans le débat public, les réseaux sociaux donnent à voir l’exact inverse : une fragmentation permanente des imaginaires collectifs.

Pendant que nous nous disputons pour un penalty ou un arbitrage, les grandes questions demeurent. Comment nos pays peuvent-ils mieux coopérer ? Comment faire entendre leurs voix dans un monde encore structuré par des rapports de force hérités de l’histoire ? Comment construire des récits communs capables de dépasser les frontières sans les nier ?

“La Coupe du monde devait être une fête. Peut-être est-elle devenue le miroir de nos fractures”

Mehdi Chaibi, consultant en stratégie éditoriale

Le football ne répondra pas à ces questions. Mais il révèle quelque chose : notre difficulté croissante à penser ce qui nous unit.

La rivalité sportive est normale, elle fait partie de la beauté du jeu. Ce qui l’est moins, c’est lorsqu’elle devient la principale grille de lecture de nos relations. Ce qui est inquiétant, c’est lorsque nous semblons mieux connaître les raisons de détester notre voisin que celles de dialoguer avec lui.

Pendant que des Marocains et des Sénégalais règlent leurs comptes sur TikTok, pendant que des Algériens et des Marocains s’accusent mutuellement après chaque compétition, d’autres regardent — et se demandent sans doute comment des peuples qui ont tant en commun en sont arrivés à consacrer autant d’énergie à ce qui les oppose.

La Coupe du monde devait être une fête. Elle est peut-être devenue le miroir de nos fractures.


Mehdi Chaibi : Consultant en stratégie éditoriale, diplômé de Sciences Po Paris. Après des expériences dans la presse, la radio, la télévision, la production audiovisuelle et le conseil en communication en France et au Maroc, il s’intéresse aux médias, aux récits contemporains, aux représentations culturelles et aux relations entre les sociétés européennes et arabes.

 

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