Il y a des morts qu’on attendait, celle-là, non. On le savait encore là, présent, attentif, productif, malgré son âge extrêmement avancé. Sa disparition interpelle et force à se demander ce qu’on perd vraiment. C’est quand quelqu’un de cette dimension disparaît qu’on réalise ce qu’il portait, et qu’on ne savait pas, jusqu’à ce moment, à quel point on en avait besoin.

Je ne suis pas philosophe. Je suis psychiatre et psychanalyste, et c’est à ce titre que je veux lui rendre hommage, non pas en faisant l’inventaire de son œuvre, mais en disant simplement ce que sa vie, et maintenant sa mort, nous apprennent.
Un siècle sans se fermer
“Edgar Morin disait : “je suis un optipessimiste, j’espère sur un fond de désespérance”. C’est la réponse d’un homme qui regarde le monde tel qu’il est, sans se consoler avec des illusions, et qui continue quand même”
Né Edgar Nahoum, en 1921, dans une famille juive originaire de Grèce, il a choisi le nom de Morin dans la clandestinité de la résistance, pendant la Seconde guerre mondiale. Il se définissait comme un braconnier du savoir, celui qui passe d’une discipline à l’autre sans demander la permission, qui refuse qu’on lui dise de rester dans son couloir. Il a traversé l’Occupation, la résistance, le communisme, la rupture avec le communisme, Mai 68, le terrorisme, le numérique. Cent ans d’histoire, les yeux ouverts. On lui demandait souvent s’il était optimiste ou pessimiste. Il répondait (en 2005, ndlr) : “Je suis un ‘optipessimiste’ (…), j’espère sur un fond de désespérance”. C’est la réponse d’un homme qui regarde le monde tel qu’il est, sans se consoler avec des illusions, et qui continue quand même.
C’est ce qu’on cherche chez nos patients les plus éprouvés : pas l’optimisme de façade, pas la résignation, quelque chose qui tient des deux sans être ni l’un ni l’autre — le tout est une partie du tout, disait Morin — qui permet de tenir d’abord, de dépasser ensuite, avant de se rétablir finalement.
Cette ouverture était presque constitutive, rare, précieuse, et pas également distribuée. Mais Morin ne la gardait pas pour lui : il en faisait une exigence, presque une éthique. En psychiatrie nous voyons chaque jour ce que coûte la fermeture : la pensée qui se rigidifie, l’autre réduit à un diagnostic, le monde ramené à quelques cases rassurantes. C’est une façon de tenir l’angoisse à distance. Ça marche, mais ça tue quelque chose. Morin avait compris très tôt cela, d’autant qu’il l’avait vécu lui-même, qu’il avait perçu ce que peu de gens voient : on ne se débarrasse pas de la complexité. On apprend à l’habiter, ou on se referme.
L’homme qui pensait la mort depuis toujours
“Edgar Morin était vivant jusqu’au bout parce qu’il avait regardé la mort en face, et l’avait intégrée à sa pensée, sans la laisser lui confisquer le présent”
En 1951, à trente ans, Morin publie un livre entier sur la mort. Il y pose une question simple : pourquoi l’homme est-il le seul être vivant à savoir qu’il va mourir ? Et qu’est-ce qu’il fait de ce savoir ? Il l’entoure de rituels, de croyances, de mythes. Il nie, il détourne, il construit des récits pour tenir. Et puis Morin a vécu encore soixante-quinze ans après ce livre, sans que la certitude de mourir lui confisque le présent.
Il a été vivant jusqu’au bout, parce qu’il a regardé la mort en face, l’a intégrée à sa pensée, sans la laisser lui confisquer le présent.
Sa famille a dit l’essentiel : « Jusqu’au bout, il est resté attentif au monde et aux autres ». C’est ce que nous cherchons à retrouver chez nos patients les plus blessés, ce fil qui relie, que la souffrance coupe.
Ce qu’il nous laisse face à notre époque
Morin nous a quittés au moment précis où notre époque abandonne la question pour la réponse. Il avait passé sa vie à défendre le contraire : une pensée qui doute vaut mieux qu’une certitude qui ferme, ce qui résiste à l’explication simple mérite qu’on s’y arrête.
Pour un pays comme le Maroc, où la souffrance psychique est trop souvent renvoyée au silence, Morin offre, de sa place à lui, quelque chose de simple et de radical : l’idée qu’on ne soigne pas avec des cases et des protocoles, mais en acceptant d’entrer dans la complexité de l’autre sans vouloir la résoudre trop vite. C’est précisément ce que défend la psychiatrie psychodynamique et ce que nous cherchons à construire au Maroc avec la Moroccan association of dynamic psychiatry (MADP) : un soin qui prend le temps du sujet, qui ne réduit pas l’homme à ses symptômes, qui accepte que comprendre prenne plus de temps que de simplement prescrire.
L’héritage d’un sujet fidèle à lui-même
“Edgar Morin est mort le 29 mai 2026, mais les questions qu’il a posées, elles, ne mourront pas avec lui”
Ce qui me touche, au-delà de l’œuvre, c’est la continuité de l’homme. Il a porté le même nom, les mêmes questions, la même façon d’être au monde pendant cent ans Sans reniement, sans dogmatisme. Une fidélité à soi-même qui n’empêche pas de changer, une fidélité qui le permet.
C’est ce qu’on appelle une identité saine : pas une identité figée et défensive, mais une identité assez solide pour traverser les crises sans éclater. On aimerait que nos institutions, cliniques, académiques, politiques, s’en inspirent, au lieu de protéger leur territoire comme si la complexité était une menace.
Dans ma pratique quotidienne, au lit du patient, dans la rencontre avec les familles, c’est cette posture que j’essaie de tenir. Rester curieux. Rester ouvert. Accepter de ne pas tout savoir. Refuser les réponses trop simples.
Nous l’avions invité au 25e congrès de la World Association of Social Psychiatry « WASP », à Marrakech en janvier dernier. Il avait dit oui avec enthousiasme. Il n’a pas pu venir, mais ce oui immédiat, sans hésitation, ressemblait à l’homme. Edgar Morin est mort le 29 mai 2026, mais les questions qu’il a posées, elles, ne mourront pas avec lui.
