[Tribune] Anciennes médinas : ce que Casablanca aurait pu apprendre d'Asilah

Par Younes Saoury

L'ancienne médina d'Asilah est entretenue, célébrée, habitée. Celle de Casablanca est en voie de démolition. Deux cités atlantiques, deux politiques urbaines sans point commun.

À quelques centaines de kilomètres l’une de l’autre, deux anciennes médinas racontent deux histoires du même pays. L’une s’effondre sous le poids des bulldozers et de la promesse d’une avenue pharaonique, l’autre respire, peinte de frais, vivante, fière de ce qu’elle est. L’une porte le deuil de ceux qu’on en a chassés, l’autre affiche sur chacune de ses portes le nom de ceux qui y habitent encore.

“Une ancienne médina qu’on entretient vaut infiniment plus qu’une médina qu’on remplace”

Younes Saoury

Ce n’est pas seulement une question de taille ou de budget. Casablanca est la métropole économique du royaume, dotée de moyens que la petite cité atlantique ne connaîtra jamais. Asilah, 36.000 habitants, n’a ni port industriel à ménager, ni projet d’avenue à 2 milliards de dirhams à financer. Et pourtant, c’est elle qui a compris quelque chose d’essentiel : une ancienne médina qu’on entretient vaut infiniment plus qu’une médina qu’on remplace.

Le contraste est brutal, presque indécent. À Bab Marrakech, les fissures courent du sol au toit, les familles dorment sur des matelas posés à même le trottoir, et les bons de relogement circulent comme des billets de loterie que personne ne gagne vraiment. À Asilah, les murs sont blancs, les ruelles dallées, les fresques murales veillent sur les passants avec des yeux grands ouverts.

Mercredi 22 octobre 2025, peu avant l’aube, un immeuble de quatre étages s’est effondré dans l’ancienne médina de Casablanca, au cœur de Derb Remad. Deux morts, deux blessés. En quelques secondes, les murs centenaires se sont transformés en un amas de gravats, de poutres disloquées et de souvenirs brisés.

À Asilah, les murs ont un nom

Dans le sour de l’ancienne médina d’Asilah, chaque maison s’annonce. Sur la façade d’une demeure aux hirondelles découpées dans le stuc, une plaque de zellige ancien indique : « Dar Mostake ». Ce n’est pas une enseigne touristique ni un gadget de décoration. C’est une affirmation : quelqu’un vit ici, quelqu’un possède cet endroit, quelqu’un y a ses racines. La maison a un nom parce qu’elle a un maître, et le maître a un nom parce qu’il est encore là.

À l’ancienne médina d’Asilah, chaque maison porte le nom de son propriétaire.

À Bab Marrakech, les maisons ont des souvenirs, pas des noms. Elles renferment la vie de ceux qui s’y accrochent encore, parfois par choix, souvent par peur de perdre le peu qui leur reste. Samira, 58 ans, le dit sans détour : « Je ne peux pas quitter ma maison, même si je sais qu’elle peut s’effondrer à tout moment. Si je pars, je perds ma place. Je sais que je n’aurai plus jamais d’appartement ». L’appartement promis en 2015, celui pour lequel on lui avait remis un bon, avait déjà été vendu à son arrivée chez le promoteur. Depuis, elle attend, dans une maison dont les fissures ont grandi avec elle, trop pauvre pour partir, trop méfiante pour croire qu’on viendra la chercher.

Dans les ruelles fissurées de l’ancienne médina de Casablanca, la peur s’est installée. Entre effondrements meurtriers, insécurité grandissante et relogements promis mais différés, des habitants vivent dans l’attente et la résignation, pendant que les bulldozers préparent la future Avenue Royale.

“On lui efface sa médina. On lui efface son métier. On lui propose, à la place, un petit appartement neuf dans un quartier qu’il ne connaît pas”

Younes Saoury

Le programme de relogement prévu dans le cadre de l’Avenue Royale concerne, comme relayé par TelQuel, près de 16.000 familles et 2.500 locaux commerciaux. Les heureux élus seront envoyés à Nassim ou à Hay Rahma. Sur le papier, ce sont des quartiers neufs. Sur le terrain, ce sont des quartiers loin du port, loin du marché, loin de tout ce qui faisait vivre ceux qu’on y envoie. Youssef, vendeur de poisson à Bab Marrakech, a fait le calcul : le trajet aller-retour jusqu’aux quais coûte 35 dirhams par jour. « Qu’est-ce qu’il me restera pour nourrir mes enfants, surtout avec les prix qui flambent ? », demande-t-il. La question est d’autant plus vive que la déléguée régionale de la Pêche maritime a récemment interdit aux petits détaillants l’accès au port : Youssef n’a pas gagné un dirham pendant les vingt derniers jours. On lui efface sa médina. On lui efface son métier. On lui propose, à la place, un petit appartement neuf dans un quartier qu’il ne connaît pas.

L’art comme acte de résistance

À Asilah, le choix a été différent. Depuis les années 1970, le Moussem culturel lancé par Mohamed Benaïssa a transformé la médina en galerie à ciel ouvert. Les artistes du monde entier sont venus peindre ses murs : femmes aux chevelures de mer, regards enfouis sous des fleurs sauvages, hirondelles en vol au-dessus des portes en bois clouté. Aujourd’hui encore, dans la ruelle qui longe les remparts, une fresque monumentale côtoie des tapis berbères mis à sécher au soleil de mai : deux cultures, deux matières, le même mur blanc.

À Asilah, l’art ne décore pas la ville : il l’habite. Une fresque du Moussem culturel partage le même mur blanc que des tapis berbères séchant au soleil.

Ce n’est pas un musée. Les habitants cuisinent, accrochent leur linge, ouvrent leurs échoppes entre les fresques. Une porte en bois sculpté porte l’inscription « Déjà-vu » en lettres bleues, comme si la médina elle-même se souvenait de ce qu’elle a traversé et choisissait d’en sourire plutôt que d’en pleurer. L’art n’y est pas venu pour attirer les touristes, même s’il le fait désormais abondamment. Il est venu pour dire que ce quartier méritait d’être regardé.

Une porte en bois clouté, un mur chaulé, une inscription en lettres bleues : « Déjà-vu ». À Asilah, l’ancienne médina n’a pas peur du temps qui passe. Elle le nomme.

“Quand les bulldozers passeront, ils n’effaceront pas seulement des murs : ils effaceront des fresques, des mémoires, une appartenance”

Younes Saoury

À Bab Marrakech aussi, les murs parlent. Mais ils parlent d’autre chose. Des centaines de fresques aux couleurs du Wydad Athletic Club (WAC) tapissent les ruelles de l’ancienne médina : le rouge et le blanc, les emblèmes du club fondé ici même, au cœur de la médina, le 8 mai 1937. Cette histoire-là, personne ne peut la repeindre ailleurs. Elle est inscrite dans la pierre, dans les rues, dans la mémoire collective d’un quartier qui a enfanté l’un des clubs les plus populaires d’Afrique. « C’est à l’ancienne médina que nous avons vu le jour, mais c’est certainement ailleurs que nous allons finir notre existence. Cela fait mal », confie un jeune rencontré à Bab Marrakech, le regard perdu sur une façade rouge sang. Quand les bulldozers passeront, ils n’effaceront pas seulement des murs : ils effaceront des fresques, des mémoires, une appartenance.

« Football et résistance » : les Winners, ultras du Wydad, ont fait de l’ancienne médina de Casablanca leur musée à ciel ouvert. Un hommage aux racines d’un club né ici le 8 mai 1937, et que les bulldozers de l’Avenue Royale n’ont pas encore effacé.

Ce que l’océan voit depuis les remparts

Il y a, à Asilah, une porte dans les remparts qui ouvre directement sur l’Atlantique. Une arche de pierre ancienne, une grille rouillée entrouverte, et derrière : les rochers couverts d’algues vertes, la mer couleur turquoise, le ciel de mai sans un nuage. On ne passe pas par cette porte : on la regarde. Elle dit que la médina n’a pas tourné le dos à l’océan qui l’a fondée. Elle dit que les remparts ne sont pas là pour enfermer, mais pour tenir.

À Asilah, les remparts n’ont jamais tourné le dos à la mer. Une porte suffit pour passer du XVe siècle à l’horizon.

À Casablanca aussi, l’ancienne médina donne sur la mer. Elle aussi est née du port, construite par des générations de pêcheurs et de marins qui vendaient leur poisson à Bab Marrakech avant que quiconque ne songe à une avenue royale. Les deux médinas partagent le même horizon, le même vent atlantique, la même vocation de cité tournée vers le large. Mais à Casablanca, les remparts n’ont pas tenu. Ils ont cédé les uns après les autres, sous les projets, sous la négligence, sous le poids d’une ville qui a grandi trop vite et regardé ailleurs.

“Asilah a répondu autrement : ses habitants n’ont pas été déplacés, ses ruelles n’ont pas été sacrifiées, et sa médina est devenue, sans démolir personne, l’une des plus belles du Maroc. C’est peut-être ça, la leçon que Casablanca n’a pas voulu entendre”

Younes Saoury

L’Avenue Royale, sur le papier, devait relier la mosquée Hassan II à la place Mohammed V : un axe majestueux, 50 hectares, la plus grande promenade d’Afrique. Nabila Rmili, présidente du Conseil communal, avait demandé aux élus d’être « fiers de ce moment historique ». Les habitants de Derb Remad et de Bab Marrakech, eux, se demandaient surtout si leur bon de relogement était encore valable. La question n’est pas de savoir si Casablanca a besoin d’une grande avenue. Toute métropole en rêve. La question est de savoir ce qu’on accepte de perdre pour y arriver, et combien de familles, de marchands, de vieux du quartier on est prêt à laisser derrière les palissades. Asilah a répondu autrement : ses habitants n’ont pas été déplacés, ses ruelles n’ont pas été sacrifiées, et sa médina est devenue, sans démolir personne, l’une des plus belles du Maroc. C’est peut-être ça, la leçon que Casablanca n’a pas voulu entendre.