La digitalisation des cabinets, entre adoption et résistance

Avec 15 399 cabinets de consultation médicale dans le privé selon la carte sanitaire 2025 du ministère de la Santé, dont environ 96 % concentrés en milieu urbain, le Maroc constitue un marché structurellement déséquilibré pour les solutions numériques dédiées à la santé. Porté par la montée en puissance des startups et les réformes en cours du système de santé, le marché des logiciels médicaux progresse rapidement.

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Selon Tabibdoc, acteur du secteur, le marché des logiciels médicaux au Maroc « a évolué de plus de 35 % entre 2022 et 2025 ». Une enquête réalisée par l’ancien ministre de la Santé Anass Doukkali, dans le cadre de son livre blanc sur les échanges de données, estime que « plus de 60 % des médecins spécialistes disposent d’un dossier patient informatisé, tandis que seulement 30 % des médecins généralistes rapportent en avoir un. Cette différence souligne les écarts dans l’adoption des technologies de l’information entre les différentes spécialisations médicales ».

La généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) a marqué un tournant en matière de data, en imposant davantage de traçabilité et de standardisation dans les pratiques. La feuille de soins électronique (FSE), encore en phase de pré-test, est appelée à prolonger ce mouvement — sous réserve d’un déploiement effectif.

Pour Mehdi Maataoui, fondateur de Wustack, qui développe la solution TabibDoc, « la digitalisation de l’AMO transforme le logiciel de gestion médicale : il ne s’agit plus d’un simple outil de confort, mais d’un levier de conformité et de performance ». Du côté de Docdialy, la directrice des opérations Fatima Zahra Bentaleb estime que « l’intégration de la feuille de soins électronique va permettre de simplifier et d’accélérer les remboursements », notamment en zones rurales.

Un écosystème en structuration

Fatima Zahra Bentaleb, Directrice des Opérations (COO) à Docdialy

Cette dynamique s’inscrit dans un mouvement plus large. Dans le Global Startup Ecosystem Index 2025 publié par StartupBlink, le Maroc gagne quatre places pour atteindre le 88ᵉ rang mondial. L’acquisition en 2021 de DabaDoc, plateforme pionnière de prise de rendez-vous médicaux, par Orange Middle East and Africa et AXA Assurance Maroc, illustre l’intérêt croissant des grands groupes pour ce segment.

Le marché reste pour autant immature. « Il s’agit d’un secteur où l’accès à l’information est limité. Peu d’éditeurs communiquent sur leurs tarifs ou leur base clients », observe Mehdi Maataoui. À cette opacité s’ajoute une forte fragmentation des usages. « De nombreux médecins utilisent plusieurs outils sans réelle interopérabilité, ce qui complexifie leur quotidien et génère des pertes de temps », analyse Fatima Zahra Bentaleb.

Des résistances de fond

Au-delà des enjeux technologiques, la transformation numérique se heurte à des freins structurels que les praticiens connaissent de l’intérieur. « Dans un contexte marqué par des niveaux encore élevés d’analphabétisme, supprimer totalement le support papier peut désorienter les patients », explique le Dr Houda Rabii, hématologue à Rabat. La praticienne rapporte également un cas concret de perte de données médicales lié à une solution numérique qu’elle utilisait. Un incident qui, à lui seul, suffit à nourrir la méfiance : le dossier patient informatisé n’a de valeur que s’il garantit la disponibilité et l’intégrité des données dans la durée.

Les inquiétudes exprimées par les professionnels de santé sont multiples : coût d’acquisition, nécessité de formation, qualité de la connexion internet — particulièrement en zones rurales, sécurité des données, insuffisance de solutions locales adaptées aux pratiques des cabinets marocains. Autant de facteurs qui freinent l’adoption.

Les bénéfices potentiels sont par ailleurs identifiés : amélioration de la traçabilité, accès instantané aux dossiers patients, optimisation de la gestion des rendez-vous, meilleure visibilité des cabinets. Pour Mehdi Maataoui, « le retour sur investissement pour les cabinets est tout d’abord opérationnel avant d’être financier. La digitalisation permet un gain énorme de temps avec une diminution des erreurs commises, une traçabilité totale, un accès immédiat au dossier du patient et l’intégration des appareils médicaux soit d’échographie ou de radiologie avec l’application, ce qui centralise les informations avec moins de ressaisie ».

La nuance est posée par Saad Zbiri, enseignant-chercheur à l’École Internationale de Santé Publique de l’UM6SS : « la maturité du système progresse également, notamment avec le développement de la télémédecine et des usages numériques, mais elle ne doit pas demeurer contrastée selon les territoires, les infrastructures et les compétences disponibles ».

La transition numérique des cabinets ne dépend donc pas seulement des outils. Elle suppose une connexion internet fiable y compris hors des grandes villes, des solutions accessibles financièrement, des garanties sérieuses sur la sécurité et la pérennité des données, et une formation à la hauteur. Sans ces conditions, la digitalisation restera ce qu’elle est aujourd’hui : un avantage pour les cabinets urbains équipés, et une promesse différée pour les autres.