Né à Pointe-Noire, l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou aime faire dialoguer les rives, de l’Afrique aux Amériques, en passant par l’Europe. Dans son œuvre foisonnante, entamée en 1998 avec Bleu-Blanc-Rouge, se croisent romans, essais et poésie. Lauréat du prix Renaudot en 2006 pour Mémoires de porc-épic, il s’est imposé comme un penseur contemporain de la francophonie, dont il n’a eu de cesse de questionner les fondements historiques et les angles morts.
C’est aussi un passeur de textes, enseignant de littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles, qui plaide pour une plus grande circulation des imaginaires africains. Rencontré à l’occasion de la 4ᵉ édition du Festival du livre africain de Marrakech (FLAM 2026), nous lui avons demandé quels livres peuplent sa bibliothèque.
Un livre qui a marqué votre enfance ?
Sang d’Afrique de Guy des Cars (1971). C’était une saga en deux tomes qui faisait fureur à l’époque. Quand j’allais au cinéma, il y avait des livres par terre que l’on vendait à l’entrée. Ils étaient généralement abandonnés par les expatriés qui venaient séjourner dans les hôtels du centre-ville, et le personnel congolais les revendait. Les deux tomes racontent une histoire d’amour entre une femme blanche et un homme noir, qui se sont mariés malgré les barrières raciales. De retour en Centrafrique, l’homme connaît une importante carrière politique et sa femme, qu’il a rencontrée sur les bancs de l’université à Paris, découvre un nouveau visage de lui. En Europe, ce livre était considéré comme un roman de gare, mais en Afrique, c’était un roman qui disait quelque chose de l’expérience des Africains à l’étranger et de leur retour au pays.
Un livre qui vous a donné envie d’écrire ?
Le vieil homme et la mer, d’Ernest Hemingway (1952). J’étais très jeune quand je l’ai découvert, à une époque où je n’avais pas la force de lire des livres épais. Celui-ci était fin, et c’est pour ça que j’avais choisi de le lire. Ce livre m’a appris que les jeunes ont peu de sagesse, que les vieux ont peu de force. Et que la force des vieux, c’est la capacité de transmettre leur courage aux jeunes.
Un livre qui vous a fait prendre conscience de l’Afrique ?
Voyage au Congo, d’André Gide (1927). On l’ouvre en se demandant qu’est-ce qu’un blanc du début du 20e siècle peut bien avoir à dire sur le Congo. En lisant ce livre, on se rend compte qu’il critiquait déjà la colonisation. Mais je n’avais pas conscience, à l’époque, qu’il la critiquait non pas pour demander son abolition, mais juste pour qu’elle devienne plus acceptable. Il ne disait pas, par exemple, que c’était un crime d’enlever la conscience d’un peuple. Malgré sa situation d’écrivain bourgeois, je crois qu’il avait une sincère préoccupation des autres. Sa conception de la colonisation, de cette époque, ne peut pas être jugée avec les yeux d’aujourd’hui.
Un livre qui vous a fait aimer la langue française et la francophonie ?
Cahier d’un retour au pays natal, d’Aimé Césaire (1939). Je n’ai pas compris ce texte la première fois que je l’ai lu. Et puis, je l’ai relu lorsque j’étais en Europe, en le reliant à l’histoire des Antilles et des Caraïbes, à l’histoire aussi de la négritude. C’est là que j’ai compris que ce livre non seulement me réconfortait, mais illustrait le fait que la langue française avait été façonnée, pétrie et retravaillée par quelqu’un qui avait compris le langage du dominateur, et qui, en tant que dominé, était en train de dominer la langue à son tour.
Un livre que vous auriez aimé écrire ?
Le tunnel, d’Ernesto Sabato (1948). C’est un petit livre, qui parle de sentiments humains, mais parfois aussi inhumains. C’est l’histoire d’un peintre qui expose ses oeuvres, et aperçoit une femme immobile qui regarde l’un de ses tableaux. Une relation amoureuse et tragique se noue entre eux. Albert Camus disait de ce livre que c’était l’un des grands monuments de la littérature mondiale.
Un livre que vous aimez offrir ?
Les contemplations de Victor Hugo (1856). C’est un recueil qui a bercé mon adolescence, qui m’a appris à tempérer mon âme romantique. J’ai toujours été frappé par le fait que c’est en exil que Victor Hugo a écrit ses plus beaux poèmes.
Un livre qui vous a fait pleurer ?
Une si longue lettre de Mariama Bâ (1979) m’a plongé dans une profonde solitude et tristesse. Il m’a fait prendre conscience des ravages de la polygamie et de la souffrance des femmes qui la subissent. Dans le récit de Mariama Bâ, c’est d’autant plus terrible que le mari meurt, et laisse plusieurs femmes derrière lui. La question de l’héritage n’est jamais réglée, les droits de la première épouse sont confisqués au profit de la deuxième, généralement plus jeune. C’est d’ailleurs l’un des premiers romans épistolaires de la littérature africaine, et c’est à travers ce livre que j’ai découvert ce genre qui me fascine. Paru dans les années 1970, c’était aussi l’un des premiers romans féministe du continent. Je l’ai fini avec un pincement au cœur.
Un livre qui a changé la littérature africaine ?
Le devoir de violence de Yambo Ouologuem (1968). Il n’y a évidemment pas qu’un seul livre qui a changé la littérature africaine, mais je choisis celui-ci car il nous a fait naître, d’une certaine façon. C’est une auto-critique de l’Afrique, qui dit que nous autres Africains avons une part de responsabilité dans les malheurs qui nous frappent, bien que nous ayons tendance à croire que ce n’est que l’Europe qui a déversé sa haine sur nous. Ce roman a aussi le mérite d’avoir évoqué la difficile question de l’esclavage au moment de l’islamisation de l’Afrique. L’Europe a utilisé des moyens industriels pour internationaliser le trafic d’esclaves pendant la traite négrière, mais l’esclavage existait bien avant cela sur le continent. Au moment de sa parution, Le devoir de violence a fâché tout le monde. Moi, j’en retiens un écrivain qui était en mesure de se critiquer, et de dire la vérité pour que ces erreurs de l’Histoire ne se reproduisent plus.
Un livre, s’il y en a un, qui pourrait réconcilier l’Afrique ?
Nations nègres et culture, de Cheikh Anta Diop (1954). C’est un essai qui raconte une histoire de l’Afrique oubliée des manuels occidentaux, dans lesquels on a toujours pensé que l’Afrique était la dernière de la classe, et qui ont souvent effacé le génie des premières civilisations africaines.
“Je pense que nous avons besoin de plus de récits qui connectent le monde arabe africain avec l’Afrique subsaharienne”
L’Egypte occupe une place très importante dans ce livre, car celui-ci démontre que l’Egypte antique était peuplée d’Africains noirs, alors même que le récit occidental de l’Histoire a fait croire au monde que l’Egypte n’était pas africaine, et qu’il fallait plutôt la relier à l’Orient.
Cheikh Anta Diop refuse cette affirmation, et soutient que les Européens sont d’abord venus en Afrique pour puiser des connaissances qu’ils ont par la suite répandus dans le monde.
Un livre qui n’a pas encore été écrit ?
Je pense que ça serait un livre écrit par un écrivain noir et qui parlerait du monde arabe. L’écrivain congolais In Koli Jean Bofane l’a fait avec La belle de Casa (2018). Dans mon dernier roman, Ramsès de Paris (2025), le personnage principal est égyptien. Je pense que nous avons besoin de plus de récits comme ceux-là qui diversifient nos points de vue les uns sur les autres, et qui connectent le monde arabe africain avec l’Afrique subsaharienne. Nous avons aussi besoin de livres qui relient les Noirs africains avec les Noirs américains, et qui racontent de quoi s’est constituée la relation entre ces différentes populations. Il ne faut pas oublier qu’à aujourd’hui, certains Noirs américains continuent de penser que les Noirs africains sont responsables de la traite négrière, parce que des chefs de village auraient coopéré avec les Européens. Ce sont des livres difficiles à écrire, car ceux qui veulent le faire savent qu’ils s’aventurent sur un terrain miné. Ça passe ou ça casse.
