Le petit chien, Israël, Hitler et nous 

Par Abdellah Tourabi

En faisant défiler des vidéos sur Instagram, je suis tombé sur un reel d’apparence anodine mais particulièrement dérangeant. Il s’agit du mème d’un petit chien dont la grimace ressemble à un sourire narquois et qui semble anticiper la gêne que provoquerait la réponse à la question suivante : “If you could bring back one person from History, who would you pick?” La majorité des commentaires portaient sur le même personnage. Oui, exactement, celui à qui vous venez de penser. 

Ressentant de l’embarras face à ma propre réponse, comme vous en ce moment, j’ai décidé de faire une petite expérience. J’ai envoyé cette vidéo à des amis et connaissances dont je connais les valeurs humanistes, en leur demandant de répondre instantanément, sans trop réfléchir. La réponse était la même : Adolf Hitler. Il était évidemment honteux de le penser, et si la question se posait dans la vraie vie, personne n’opterait pour une telle éventualité. Mais le fait d’y avoir songé devant une vidéo stupide, avec un petit chien qui vous fixe, est intrigant et nous renseigne sur l’état de notre monde, et surtout sur ce qu’il se passe au Maroc.

Il y a évidemment ce sentiment suffocant de fin du monde : nous sommes au bord d’un effondrement planétaire, et marchons vers une nouvelle guerre mondiale. Notre monde ressemble de plus en plus à celui des années 1930. En souhaitant le retour de Hitler, il y a comme un désir mortifère d’en finir, et d’invoquer l’original à la place de ses pâles et caricaturales copies. Mais il y a surtout ce que ces deux dernières années ont ancré dans les esprits au Maroc : un rejet viscéral d’Israël. Chez nous, il y a toujours eu de tout : des antisémites et des antisionistes, des admirateurs de son modèle scientifique et technologique et des partisans de sa destruction, des croyants en une paix possible et des sceptiques… Il y a eu des affiches dans les boulevards de Casablanca proposant des vols abordables vers Tel-Aviv ; certains y sont allés, par conviction ou par intérêt, tandis que d’autres trouvaient cela indécent. 

“Il y a un rejet viscéral d’Israël, un dégoût envers tout ce que ce pays pourrait incarner et représenter sur le plan moral et politique”

Abdellah Tourabi

Mais depuis le génocide à Gaza, le bombardement du Liban et le bourbier iranien provoqué par Netanyahu, il y a un rejet viscéral d’Israël, un dégoût envers tout ce que ce pays pourrait incarner et représenter sur le plan moral et politique. Au sein des élites politiques et économiques, la normalisation avec Israël correspond à ce que le grand poète Al-Mutanabbî décrivait en ces termes : “Et parmi les plus grands malheurs de la vie, de voir un ennemi dont l’amitié est nécessaire.” Devant l’arrogance et l’hubris criminelle d’Israël, tout le monde ici lui souhaite une punition, une Némésis, quitte à envisager, dans un moment de colère et de désarroi, la pire et la plus abominable d’entre elles. On en est vraiment là : penser au retour de Hitler, face à un chien qui vous plonge dans un abîme de honte et de perplexité, avec sa grimace ironique et sa question stupide.

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