Le 27 février 2026, Anthropic devra trancher : accepter que son modèle Claude serve à “tous les usages légaux”, y compris le ciblage létal, ou se voir exclue de tout contrat fédéral aux Etats-Unis. La menace dépasse les marchés publics, englobant aussi les clients privés de l’entreprise qui travaillent avec le gouvernement américain.
Deux autres acteurs majeurs, OpenAI et xAI, ont depuis longtemps cédé. Anthropic reste la seule grande entreprise d’IA à maintenir deux lignes rouges : pas d’armes autonomes sans intervention humaine directe et pas de surveillance de masse des citoyens américains. Fin janvier, Dario Amodei, son PDG, enfonçait le clou : “Nous devrions utiliser l’IA pour la défense nationale dans tous les domaines, sauf ceux qui nous rapprocheraient de nos adversaires autocratiques”. L’administration américaine l’accuse de “wokisme”. Lui assume.
C’est que la tension couvait. Elle a explosé après la capture de Nicolás Maduro, le président du Venezuela. Claude aurait été utilisé via Palantir – firme proche de la CIA et qui opère pour le Pentagone – pour planifier le raid. L’architecture est connue : Anthropic a développé Claude Gov, une version isolée sur des serveurs sécurisés, capable de traiter des données classifiées dites de niveau “Impact Level 6”, le plus haut grade de sensibilité. Claude y joue le rôle de cerveau (scénarios tactiques, traitement du renseignement, aide à la décision) tandis que Palantir fournit l’infrastructure.
Soupçonnant une violation de ses propres conditions d’usage, Anthropic a demandé des comptes. Mais Washington ne tolère plus qu’un fournisseur privé prétende dicter les limites d’emploi de ses outils.
Made in China
L’entreprise qui tient tête au Pentagone n’est plus la startup dissidente née en 2021 d’une scission d’OpenAI. Valorisée à 380 milliards de dollars (soit le double en six mois), adossée à Microsoft et NVIDIA, elle est notamment présente dans Azure AI Foundry, associée à PwC et Intuit. L’utilisation de Claude va de la finance rwandaise à la modernisation du langage de programmation Cobol. Perdre les contrats fédéraux serait douloureux. Mais l’entreprise semble désormais disposer d’assises commerciales suffisantes pour encaisser le choc.
Autre fait marquant : Anthropic ne se contente pas de tenir tête à l’administration Trump. Elle contre-attaque sur un terrain que Washington ne peut ignorer : la menace chinoise sur les intérêts américains. En février, la firme a dénoncé des campagnes massives de “distillation” menées par des entreprises chinoises pour copier les capacités de Claude. Son avertissement est explicite : les laboratoires étrangers qui s’inspirent des modèles américains peuvent intégrer ces capacités dans des systèmes militaires, de renseignement et de surveillance au service de gouvernements qualifiés d’autoritaires.
Dans un récent essai, L’adolescence de la technologie, qui fait les choux gras des médias, Dario Amodei théorise deux scénarios géopolitiques : un monde bipolaire dans lequel Washington et Pékin disposent d’IA surpuissantes, ou, comme il le préférerait, un monde temporairement unipolaire, si l’accès chinois aux puces graphiques reste restreint. Son postulat : ralentir l’IA est impossible. “Si les démocraties freinent, les autocraties accéléreront”, estime-t-il. Un argument qui lui permet de retourner habilement la pression : refuser Anthropic, c’est aussi fragiliser l’avance technologique américaine.
« L’adolescence » d’une technologie
Docteur en biophysique de Princeton, il est le co-inventeur du procédé “d’apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine” (RLHF, Reinforcement Learning from Human Feedback, en anglais). En langage simplifié, une technique de guidage du comportement d’une IA grâce aux jugements d’arbitres humains, pour qu’elle choisisse les actions les plus adaptées à nos attentes.
Dario Amodei détonne dans une Silicon Valley acquise à la course aux contrats militaires. Dans son essai, à lire absolument, il décrit une boucle déjà à l’œuvre : Claude écrit une partie du code d’Anthropic, accélérant le développement de la génération suivante. D’ici deux ans, une IA pourrait concevoir la suivante, de manière quasi autonome.
Sur le volet économique, il prédit jusqu’à 50% des emplois de cadres débutants menacés en cinq ans et met en garde contre une concentration du pouvoir économique capable d’ébranler le contrat social démocratique. Sa critique vise les politiques actuelles, notamment américaines : “Ce sont les opportunités offertes par l’IA, et non ses risques, qui motivent de nombreuses décisions politiques. »
Mais qui fixera les limites de l’IA, surtout militaire : les ingénieurs, les gouvernements ou le marché ? Le futur nous dira si, à l’adolescence de l’IA, la politique peut faire preuve de maturité.
