CAN 2025 : le hors-jeu des médias français

Pour cette CAN 2025, on s'attendait à voir des médias français attaquer sur le flanc des polémiques identitaires. Certains ont préféré s'engouffrer dans le couloir de la désinformation. Des accusations de favoritisme sans preuve aux fake news, chronique d'un glissement qui a nourri la défiance.

Par

Le journaliste français du quotidien Libération, Grégory Schneider a provoqué l’ire des Marocains pour ses propos insinuant que l'arbitrage des matchs de la CAN serait en faveur du Maroc. Crédit: Capture d'écran/L'Equipe

Sur son téléphone, une notification s’affiche. Ce 10 janvier, le coach français Claude Leroy repense sans doute au match de la veille, opposant le Maroc au Cameroun en quart de finale de la CAN 2025. Une affiche qu’il connaît bien : il a remporté son premier titre continental avec les Lions indomptables en 1988 au Maroc, après avoir brisé le rêve des Lions de l’Atlas de gagner la CAN à domicile. Autant dire que l’issue du match, disputé trente-huit ans plus tard, ne le laisse pas indifférent. Les soupçons de favoritisme qui pèsent sur le royaume non plus. Il en saisit l’ampleur quand il reçoit une vidéo sur sa messagerie.

On y voit le journaliste français du quotidien Libération, Grégory Schneider. “Ce qui serait bien, dit-il sur le plateau de L’Equipe 21, c’est qu’on gagne un petit peu de temps et qu’on leur donne leur coupe direct, et qu’on arrête de me prendre, moi, pour une bille en tant que spectateur”. La vidéo transmise à Claude Leroy émane du… sommet de l’Etat camerounais. “J’ai reçu cette vidéo de la présidence de la république du Cameroun, raconte le coach français, invité sur la même chaîne quelques jours plus tard. Le directeur du cabinet civil m’a dit : « et alors, qu’est-ce que tu en penses ?””.

En quête de Libération

La question semble légitime. Que penser des propos d’un journaliste qui lance des accusations aussi graves sans la moindre preuve ? Que penser, surtout, du poids de telles paroles quand elles circulent de Yaoundé à Dakar, alimentant un climat de défiance qui finira par déteindre sur la compétition ? Si les propos du journaliste ont autant circulé, c’est qu’ils viennent donner, sous la caution d’un grand média français, une légitimité aux soupçons qui planaient déjà sur le tournoi. Après le quart de finale, le journaliste récidive à l’aube de la demi-finale, en publiant cette fois-ci un article dans Libération, intitulé “CAN 2025 : le foot est une petite chose fragile face au storytelling”. “Quand l’issue d’une compétition est à ce point programmée”, écrit-il.

Plus loin, il affirme que “la réalité empirique” montre que “le storytelling attaché aux puissants est généreusement servi lors des derniers tours des compétitions”. Le jour de la finale, bis repetita : sur X, il dénonce un “arbitrage à vomir du match #MARSEN. A vomir. Mais qui est dupe ??? On a compris depuis une semaine. Le foot comme une fiction, la #CAN2025 comme une parodie… Dégueulasse. Si ce p***** d’arbitre peut se regarder dans une glace…”. Le lendemain, il épouse la théorie sénégalaise, en évoquant, dans les colonnes du quotidien français, “les conditions d’accueil faites à leurs adversaires, l’organisation de leurs transports et, bien entendu, l’arbitrage, à tout le moins sous influence”.

(Dés)informer ?

S’ils ont provoqué l’ire des Marocains, les propos de Grégory Schneider ont été aussi contestés par certains de ses confrères. A l’instar du journaliste de l’émission After foot de RMC, Nicolas Jamain. Sur X, il l’interpelle : “Vous avez des preuves, des infos, des faits incontestables ? La base de votre métier, peut-être ? Si c’est pas le cas on se tait. Vous représentez un grand journal français. Vous avez une responsabilité dans les débordements et la folie autour de ce sport”.

Au terme de la compétition, une autre charge vient cette fois de Claude Leroy, invité dans la même émission. “Je suis atterré. Je n’aime pas parler contre quelqu’un s’il n’est pas présent, c’est assez désagréable, mais je pense qu’il n’avait pas vu le match”, réagit-il, avant d’ajouter, l’air désemparé : “alors, je ne sais pas, il faut qu’il change de métier”.

Sur les réseaux sociaux, un autre journaliste est pointé du doigt : Romain Molina, à l’origine de la révélation d’une prétendue altercation entre le président de la FRMF, Fouzi Lekjaa, et son homologue nigérian. Une information démentie par la fédération des Supers Aigles, mais que le journaliste maintient. Il est aussi le co-auteur d’une enquête révélant que le Maroc a demandé le changement de l’arbitre, tout en précisant que le pays hôte dispose du “même assesseur VAR pour la cinquième fois de suite. Une précision qui, paradoxalement, sème la confusion, d’autres sélections ayant également bénéficié du même dispositif.

L’autre moitié du verre

D’autres interventions médiatiques ont nourri ce climat, comme le journaliste et chroniqueur Gilles Verdez, qui exprime sur RTL, quelques heures avant la finale, sa “peur d’un arbitrage du Maroc”, en assurant que “le Sénégal est meilleur mais tout est fait pour qu’il perde”. Ou ces différents articles et interventions médiatiques qui relèvent moins du journalisme d’investigation que du “journalisme de suggestion”, comme le note Adnane Benchekroun, directeur de l’Opinion des jeunes (ODJ), dans un droit de réponse adressé au quotidien L’Équipe, regrettant que “l’insinuation remplace la preuve”.

Plus anecdotique, les internautes n’ont pas manqué l’article de RMC déplorant “un absent de taille (qui) perturbe la compétition : le soleil« . Comparée au climat sous lequel se joue le football européen, l’information prête à sourire.

Toujours est-il que ces dérives ne sauraient éclipser le travail sérieux accompli par de nombreux confrères français. Cette CAN, fortement médiatisée en France avec des audiences records, a aussi donné lieu à des couvertures rigoureuses et nuancées.

Sur les plateaux télévisés comme dans la presse écrite et les médias numériques, des journalistes et chroniqueurs ont salué la qualité de l’organisation marocaine, sans s’empêcher d’émettre leurs critiques sur le déroulement de la compétition. Loin des procès d’intention, ces journalistes sont restés sur leur terrain : celui de l’information.

à lire aussi