CAN 2025 : Maroc–Sénégal, l’ultime épreuve

Vingt-deux ans d’attente. Vingt-deux ans de cicatrices, de rendez-vous manqués et de rêves remis à plus tard. Ce dimanche soir à Rabat, le Maroc retrouve enfin une finale de Coupe d’Afrique des Nations. Face au Sénégal, référence continentale et machine à gagner, les Lions de l’Atlas joueront bien plus qu’un titre : une mémoire à réparer, une étoile à décrocher, et une histoire à écrire à domicile.

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Brahim Diaz explose de joie après le dernier penalty décisif transformé par Youssef En-Nesyri. Crédit: Rachid Tniouni / TelQuel

On y est. Enfin. La finale que tout le monde espérait sans toujours oser la nommer. Maroc–Sénégal, sommet africain, duel d’élites, bataille de générations déjà mûres. Deux nations installées au sommet du continent, deux projets solides, deux collectifs façonnés pour durer. À un peu plus de 24 heures du coup d’envoi, Rabat est en apnée. La CAN aussi.

Un Maroc qui monte en puissance

Le Maroc arrive en finale avec une certitude rare dans ce genre de rendez-vous : il sait exactement qui il est. Les Lions de l’Atlas ont avancé sans bruit excessif, sans football clinquant permanent, mais avec une maîtrise croissante. Match après match, Walid Regragui a consolidé une équipe sûre d’elle, consciente de son statut, capable d’imposer son tempo et d’absorber les temps faibles sans paniquer.

Cette puissance marocaine repose d’abord sur un équilibre collectif. Une défense solide, articulée autour d’un Nayef Aguerd impérial, leader silencieux mais omniprésent, et d’un Bono au sommet de son art, décisif quand le scénario l’exige. Devant eux, Naël El Aynaoui a donné une épaisseur nouvelle au milieu, capable de gratter, d’orienter et de ralentir le jeu adverse quand il le faut.

Offensivement, le Maroc a trouvé son facteur X. Brahim Díaz, en feu depuis le début du tournoi, meilleur buteur de la compétition, incarne cette nouvelle dimension : talent pur, audace assumée, et capacité à faire basculer un match sur un détail. Autour de lui, le collectif travaille, presse, accepte parfois de subir pour mieux frapper.

Mais la vraie force du Maroc, c’est son mental. Celui d’un groupe qui a grandi avec la pression, qui a appris à la dompter depuis le Mondial 2022. Jouer une finale à domicile est un poids, mais aussi une arme. À condition de rester lucide, patient, et fidèle à ses principes. Regragui le sait : cette finale se gagnera d’abord dans la tête.

Comment joue le Sénégal

Le Sénégal, c’est d’abord une machine collective parfaitement huilée. Douze buts marqués, seulement deux encaissés : les chiffres parlent d’eux-mêmes. Même privé de son capitaine Kalidou Koulibaly, suspendu, le champion sortant arrive avec une identité forte, lisible, et redoutablement efficace.

Les Lions de la Téranga jouent juste. Beaucoup de jeu en triangles, des transitions rapides, une projection immédiate vers l’avant à la moindre perte de balle adverse. Quand le Sénégal récupère, il ne tergiverse pas. Pape Gueye et Idrissa Gueye donnent le tempo au milieu, grattent, orientent, libèrent les couloirs pour des joueurs comme Krëpin Diatta, capables de faire très mal dans la profondeur.

Devant, la menace est permanente. Iliman Ndiaye entre les lignes, Sadio Mané en leader offensif, toujours capable d’un éclair, même quand il ne touche pas beaucoup le ballon. Ce Sénégal avance sans s’affoler, avec une confiance tranquille, presque froide, celle des équipes habituées aux grands rendez-vous. Trois finales en quatre éditions, ce n’est pas un hasard.

Tactiquement, le défi est immense pour le Maroc. Il faudra limiter les espaces, rester compact, couper les courses, accepter de défendre bas par séquences. Et surtout, être extrêmement vigilant sur les coups de pied arrêtés, arme majeure des Sénégalais, forts dans les airs et agressifs sur chaque ballon arrêté. La patience sera une vertu, l’erreur interdite.

La guerre des déclarations

À la veille de la finale, la tension ne s’est pas limitée au rectangle vert. Elle a aussi glissé dans les couloirs, sur les quais et derrière les micros. La Fédération sénégalaise de football (FSF) a publié un communiqué officiel pour dénoncer les conditions d’arrivée de sa sélection à Rabat, pointant du doigt un déplacement en train « au milieu de la foule », jugé inadapté à un événement de cette ampleur et mettant, selon elle, « les joueurs en danger ».

Une sortie qui a surpris, tant par son timing que par son contenu. Pape Thiaw, en conférence de presse, a assumé cette prise de parole, tout en tentant d’en atténuer la portée. « Il fallait parler de la situation, nous avions besoin d’en parler. Ce n’est pas une critique, mais un constat », a expliqué le sélectionneur sénégalais, avant de rappeler qu’il s’agissait avant tout de protéger des joueurs « planétaires » à la veille d’un rendez-vous historique. Dans le même souffle, Thiaw a tenu à saluer « une belle organisation » et « un Maroc qui a relevé le niveau de la CAN », dans un exercice d’équilibriste entre fermeté et diplomatie.

Car derrière les mots, l’enjeu est clair : peser psychologiquement avant la finale, installer un contexte, déplacer le débat. Le Sénégal, habitué à ces rendez-vous, sait que ce genre de détails peut compter dans la préparation mentale d’un match aussi serré. Sans jamais parler d’arbitrage ni de favoritisme, le message est passé : l’environnement compte, autant que le terrain.

Face à cela, Walid Regragui a choisi une posture diamétralement opposée. Calme, posé, presque professoral. « Il n’y a rien qui pourra rompre les liens entre les Marocains et les Sénégalais. C’est indélébile », a rappelé le sélectionneur national, refusant d’entrer dans une polémique qu’il juge secondaire. Pour lui, l’essentiel est ailleurs : dans la gestion des émotions, la concentration et la capacité à transformer la pression en énergie positive.

Regragui assume aussi le poids du contexte, sans s’en plaindre. « Je veux que le Sénégal sente que venir nous battre au Maroc, c’est très compliqué », a-t-il lancé, non comme une provocation, mais comme un constat. Jouer à domicile est un privilège, mais aussi une responsabilité. La finale se gagnera sur le terrain, en 90 minutes, dans l’intensité, la lucidité et le respect. Le reste n’est que bruit autour d’un match qui s’annonce historique.

Dimanche soir, il n’y aura plus de calculs, plus de communiqués, plus de mots à peser. Il n’y aura qu’un ballon, une pelouse, et tout un pays debout. Des générations entières qui ont attendu ce moment, des anciens qui ont trop souvent pleuré, des plus jeunes qui ne veulent plus apprendre la défaite comme héritage.

Une finale ne se joue pas, elle se traverse. Elle se gagne avec le cœur lourd, les jambes qui brûlent et l’âme tendue vers l’histoire. Le Maroc y arrive enfin, chez lui, face à un géant, sans alibi. À 20 heures, Rabat ne regardera pas seulement un match. Il regardera son passé, son présent, et peut-être, enfin, son avenir.