[Tribune] Intervention américaine au Venezuela : une attaque, une “capture” et des leçons

Par Mehdi Lahlou

L’intervention militaire américaine au Venezuela début janvier 2026, marquée par une attaque nocturne, aussi brutale que rapide, sur la capitale d’un pays souverain et par la “capture” de son président Nicolás Maduro et de son épouse, constitue un événement majeur en Amérique latine et bien au-delà.

Cette intervention – décidée et exécutée, sans aucune base légale, par les Etats-Unis d’Amérique, première puissance militaire, économique et politique mondiale, dotée de plus de 5.000 armes nucléaires, membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations-Unies, et considérée jusque-là comme le “gendarme du monde”, relève d’une combinaison de motifs géopolitiques, énergétiques, commerciaux, mondiaux et régionaux, en même temps que de considérations subjectives fortement connectées à la personnalité du chef de l’administration américaine en place depuis le 20 janvier 2025.

Mehdi Lahlou, économiste et professeur universitaire spécialiste des questions migratoires.Crédit: DR

Une personnalité généralement considérée pas ses opposants, domestiques comme étrangers, comme erratique, vaniteuse, colérique, nombriliste et vénale. Tout cela dans un contexte de rivalité systémique et d’animosité accrues entre les États-Unis, la Chine, la Fédération de Russie, jusqu’à une certaine limite et, accessoirement, l’Iran.

Des pays considérés comme des adversaires par l’administration du président Donald Trump, cela alors même que “l’allié européen” se trouve aussi dans le viseur de Washington pour, notamment, ce qui porte sur le désir de plus en plus insistant de cette dernière de mettre la main sur le Groenland – un territoire, aussi riche que peu peuplé, de près de 2,2 millions de km2, dont les Américains ont reconnu l’appartenance au Danemark (pays membre de l’Union européenne ainsi que de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN)) en… 1917.

L’attaque contre Caracas, un acte militaire unilatéral, non provoqué et illégal

En droit international, l’usage de la force armée par un État contre un autre représente un des actes les plus lourds de conséquences à l’échelle mondiale, surtout lorsqu’un tel usage est le fait d’une puissance de référence. L’opération militaire américaine menée dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026 sur le territoire vénézuélien, impliquant des frappes aériennes ciblées et l’intervention de forces spéciales, comprenant plus de 150 avions de combat, drones et hélicoptères, ayant conduit à la capture du couple présidentiel Maduro, en plus de la mort de près de 100 personnes, s’inscrit dans cette catégorie.

Hors ses effets de tous ordres, qui ne manqueront pas d’advenir au cours des prochains jours/mois, elle a suscité une avalanche de réactions et de commentaires, allant de l’analyse juridique à la dénonciation politique, et a ravivé des récits anciens sur le retour effectif de la notion d’empire, d’impérialisme américain, et sur la centralité de la puissance qui le porte dans l’ordre (ou le désordre) mondial.

Sur le plan juridique et factuel, l’opération américaine de la nuit du 2 au 3 janvier 2026 constitue une intervention militaire armée. Elle remplit incontestablement les critères classiques de l’usage de la force au sens de la Charte des Nations unies : emploi de moyens militaires, pénétration sur le territoire d’un État souverain, absence de consentement du gouvernement en place, absence d’une attaque délibérée de ce gouvernement ou de menace de ce dernier contre les Etats-Unis d’Amérique justifiant une réaction d’auto-défense de la part de ces derniers et, enfin, absence d’un mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations Unies. Et même, dans le cas d’espèce, absence d’en référer au Congrès américain, par crainte qu’il “fuite l’information”.

Une telle qualification est essentielle, car elle distingue cet événement d’une simple opération de police internationale ou d’une action clandestine limitée. Elle implique également que l’analyse causale doit se situer à un niveau stratégique élevé, à la hauteur des coûts politiques, juridiques et diplomatiques assumés (ou pas) par Washington. Cela aussi bien dans l’ordre interne qu’international.

“L’intervention américaine au Venezuela, non provoquée, révèle une dérive préoccupante du fonctionnement institutionnel américain”

Mehdi Lahlou, professeur universitaire

Sur le plan intérieur, cette intervention, non provoquée, révèle une dérive préoccupante du fonctionnement institutionnel américain, ajoutée à toutes celles qui ont été observées depuis janvier 2025 (du recours inconsidéré aux droits de douane comme “arme commerciale” à la chasse implacable aux migrants présents sur le sol américain). Le contournement délibéré du Congrès, explicitement motivé par la crainte d’une fuite d’informations, traduit un affaiblissement manifeste du contrôle démocratique sur l’usage de la force armée par l’administration.

Une telle pratique rompt avec l’équilibre constitutionnel censé encadrer les décisions de guerre et de paix, et installe l’exécutif américain dans une logique de faits accomplis, où la légalité interne est totalement marginalisée face à l’impératif de rapidité ou d’opportunité politique, mue à tout moment par des motivations de démonstration de force.

Elle interroge également la relation entre politique étrangère et politique intérieure américaines, dans la mesure où une action militaire spectaculaire est mobilisée sans débat public préalable, ni justification fondée sur une menace directe et imminente contre la sécurité nationale des Etats-Unis et les intérêts considérés comme vitaux par leurs dirigeants du moment.

Sur le plan extérieur, cette opération s’inscrit, incontestablement, dans une remise en cause frontale des principes fondamentaux de l’ordre international en place depuis 1945, en particulier ceux du respect de la souveraineté des Etats, de non-recours à la force et de règlement pacifique des conflits.

En agissant en dehors de tout cadre multilatéral et sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations Unies, Washington affaiblit davantage un système international déjà fragilisé par ce qui se passe notamment en Ukraine et à Gaza/Palestine, tout en créant un précédent dangereux susceptible d’être invoqué par d’autres puissances, telles que la Russie ou la Chine. L’une, pour absorber totalement l’Ukraine, l’autre, pour s’installer à Taïwan. Dans l’attente d’autres aventures de même nature de la part d’autres armées, dont celle d’Israël s’agissant du Liban ou de la Syrie.

De la sorte, loin de renforcer la stabilité régionale ou internationale, le fait accompli américain récent contribue à normaliser l’unilatéralisme armé, à délégitimer davantage les institutions multilatérales, l’ONU en tête, et à accroître les tensions géopolitiques en Amérique latine, où le souvenir des interventions extérieures demeure historiquement vif et politiquement structurant, comme au Moyen Orient, notamment.

Changement de régime et réaffirmation de l’hégémonie américaine sur l’Amérique latine et sur la sphère occidentale

L’opération du début de l’année 2026 sur le sol d’un Etat souverain d’Amérique latine semblait, a priori, s’inscrire dans une logique de changement de régime, observable dans l’histoire des relations interaméricaines, et ailleurs, en Irak en 2003, ou encore en Iran – déjà – en 1953, comme dans les relations franco-africaines, de la Côte d’Ivoire aux deux Congo, et du Rwanda au Mali, etc. Quant à la “capture” du chef de l’État bolivarien, Nicolas Maduro, en place depuis 2013, bien qu’il soit contesté par une partie des pays dits démocratiques, elle ne peut être considérée comme une action de simple police fondée sur une justification d’ordre interne à travers l’évocation d’accusations pénales (narco-trafic, narcoterrorisme, criminalité transnationale).

Toutefois, cette même opération n’est plus apparue, depuis le 3 janvier 2026, comme correspondant à une perspective véritable de  “transition” politique ou d’un changement de régime à Caracas, en cohérence avec une approche moins risquée, visant à restaurer une influence américaine, renforcée par des menaces permanentes de tous ordres, dans son voisinage continental. Pour preuve, le régime de Nicolás Maduro, que celui-ci a hérité de Hugo Chavez, demeure à l’évidence en place, avec son armée et ses diverses autres institutions. Mais, il est toutefois lesté par les exigences aussi anachroniques qu’exorbitantes du président américain, dont l’une des dernières a consisté, le 7 janvier courant, à obliger le Venezuela à consacrer le produit de ses ventes de pétrole aux Etats-Unis, à l’achat de biens américains.

Cette absence d’effet de rupture interne suggère que l’opération répondait à des objectifs plus larges que la seule recomposition du pouvoir vénézuélien. Elle semble s’inscrire davantage dans une logique de démonstration de force stratégique et de réaffirmation de la capacité d’action unilatérale des États-Unis, en foulant aux pieds les cadres juridiques multilatéraux et le principe de souveraineté des Etats.

Donald Trump, America First.Crédit: DR

À travers l’intervention directe et la mise hors d’état de nuire — fût-elle temporaire — du chef de l’État vénézuélien, Washington a adressé un signal politique, et de force brute, clair à l’ensemble de l’espace latino-américain, et au delà : la “tolérance” américaine à l’égard des régimes perçus comme hostiles est conditionnelle, réversible, et susceptible d’être corrigée, à tout moment, par la force, des droits de douane élevés, ou des interdictions de visa ou d’entrée sur le territoire américain. Cette logique rappelle la doctrine de sécurité hémisphérique héritée de la Guerre froide, actualisée dans un contexte de recomposition des équilibres globaux, de contestation croissante de l’ordre occidental et, accessoirement, pour répondre aux volontés/caprices d’un président (80 ans, au 14 juin 2026) plus revanchard et exalté par son pouvoir que jamais.

Au-delà de l’Amérique latine, l’opération participe d’une reconfiguration de l’hégémonie américaine sur la sphère occidentale, fondée moins sur le consensus normatif que sur la capacité coercitive et l’exceptionnalisme stratégique des Etats-Unis. Elle tend à normaliser l’idée selon laquelle la légalité internationale est subordonnée, aujourd’hui plus que jamais, à des impératifs politiques définis unilatéralement à et par Washington, au risque d’affaiblir durablement les principes que les États-Unis d’Amérique eux-mêmes prétendaient défendre depuis la fin de la Seconde guerre mondiale : État de droit, responsabilité internationale, règlement pacifique des différends.

En ce sens, loin d’ouvrir une phase de stabilisation régionale ou de transition politique au Venezuela, l’opération de janvier 2026 fera date, en contribuant à accentuer la fragmentation de l’ordre international et à nourrir une défiance accrue à l’égard des prétentions territoriales, politiques et juridiques de la puissance américaine. En renforçant, par la même occasion, la vassalisation de l’Europe dont la réaction du président de la France, seule puissance nucléaire au sein de l’Union européenne, déclarant le 4 janvier qu’il prenait acte de ce qui s’est passé la veille à Caracas, en dit long sur un continent en déclin démographique, menacé militairement pas la Russie et économiquement autant par la Chine que par les Américains eux-mêmes.

Quant à l’Afrique et au monde arabe, ils sont happés depuis des décennies par des configurations géopolitiques et des jeux de domino et d’influence qui les dépassent, où même leurs paroles deviennent impossibles, incapables qu’ils sont devenus de déplaire à quiconque, des Etats-Unis, à l’Union européenne, à la Russie ou à la Chine.

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