L’UNESCO a dévoilé la semaine dernière un rapport inédit et ambitieux sur l’industrie du livre en Afrique. Intitulé “L’industrie du livre en Afrique : tendances, défis et opportunités de croissance”, ce rapport détaillé constitue la première cartographie exhaustive du secteur dans les 54 États africains. Il révèle l’immense potentiel économique, culturel et éducatif du livre sur le continent, tout en exposant les nombreuses fragilités structurelles qu’il reste à surmonter.

Avec environ 7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2023, l’Afrique représente déjà 5,4 % du marché mondial de l’édition. Mais cette part pourrait presque tripler d’ici la prochaine décennie, atteignant potentiellement 18,5 milliards de dollars, selon les projections du rapport. Le segment du livre scolaire, à lui seul, pourrait représenter 13 milliards de dollars. C’est dire l’enjeu stratégique pour les gouvernements, les institutions éducatives et les opérateurs du secteur.
L’analyse de l’UNESCO dresse un état des lieux précis et nuancé : si l’Afrique regorge de talents, de récits et d’une richesse linguistique inégalée, elle reste cependant tributaire des importations et des circuits éditoriaux extérieurs. Les défis sont multiples : faible accès aux librairies (en moyenne une pour 116 000 habitants), manque de législation adaptée (seulement cinq pays africains ont une loi spécifique sur le livre), piraterie, absence d’infrastructures solides de distribution et manque de programmes de formation professionnelle.
Mais les solutions existent. L’essor de l’édition numérique, la montée en puissance des femmes dans le secteur, l’émergence des langues locales et la mobilisation croissante des acteurs culturels ouvrent de nouvelles perspectives. L’UNESCO appelle à une collaboration active entre éditeurs, auteurs, bibliothécaires, décideurs publics et partenaires privés pour transformer le livre africain en véritable moteur du développement durable. L’Afrique peut et doit raconter ses propres récits.
Le Maroc : un écosystème en pleine expansion
“L’industrie du livre au Maroc est aujourd’hui reconnue comme un acteur économique et culturel majeur”
Dans ce vaste panorama africain, le Maroc se distingue par un secteur du livre en pleine structuration. Cette industrie est aujourd’hui reconnue comme un acteur économique et culturel majeur, bénéficiant à la fois d’un ancrage historique fort et d’un engagement public croissant. Depuis les années 1980, le pays a vu émerger une véritable scène éditoriale portée par des maisons emblématiques telles que Toubkal, La Croisée des Chemins ou Le Fennec. En 2023, on recensait environ 450 maisons d’édition, avec une production annuelle avoisinant 1 500 titres, dont 93 % en format imprimé.

Le marché marocain affiche également une valeur économique significative. Le chiffre d’affaires du secteur de l’édition et de l’imprimerie dépasse 385 millions de dollars, pour un investissement annuel estimé à 12,5 millions de dollars. Le livre scolaire en constitue le socle stratégique : près de 30 millions d’exemplaires sont produits chaque année par une soixantaine d’éditeurs agréés, générant à eux seuls plus de 40 millions de dollars. L’initiative publique « Un million de cartables » contribue à soutenir la demande, illustrant l’importance du livre comme outil de justice sociale.
“Avec plus de 12 300 emplois directs et indirects, le secteur du livre marocain est également un réservoir d’innovation”
Avec plus de 12 300 emplois directs et indirects, le secteur du livre marocain est également un réservoir d’innovation. Des dispositifs comme Istitmar ou Mowakaba encouragent les petites et moyennes entreprises culturelles à innover, notamment dans le domaine du numérique. Si ce dernier reste encore balbutiant, il amorce une transition prometteuse, portée par la montée de la vente en ligne et l’émergence de plateformes spécialisées.
Mais des défis subsistent : piratage, inégal accès au livre en zones rurales, faible représentation des femmes dans les sphères décisionnelles de l’édition. Le rapport de l’UNESCO le souligne : le Maroc, avec son infrastructure, son réseau de librairies et son tissu éditorial dynamique, a tous les atouts pour jouer un rôle de locomotive pour l’Afrique du Nord et au-delà, à condition de renforcer la régulation et l’inclusion.
Rabat, capitale mondiale du livre 2026 : une opportunité historique
Dans ce contexte, la désignation de Rabat comme capitale mondiale du livre en 2026 par l’UNESCO prend une résonance particulière. Après Strasbourg et Rio de Janeiro, ce sera au tour de la capitale marocaine l’an prochain de porter haut les couleurs de la lecture et de l’écriture sur la scène internationale. Cette reconnaissance n’est pas anodine : elle vient saluer les efforts du Maroc pour structurer son écosystème du livre, mais aussi l’importance croissante du pays dans la dynamique culturelle africaine.
“Pendant un an, Rabat deviendra un centre névralgique de l’édition africaine et internationale, un lieu de réflexion, d’échange et de célébration de la littérature sous toutes ses formes”
Ce label prestigieux est une véritable opportunité de transformation. Pendant un an, Rabat deviendra un centre névralgique de l’édition africaine et internationale, un lieu de réflexion, d’échange et de célébration de la littérature sous toutes ses formes. C’est l’occasion d’investir dans les bibliothèques publiques, d’élargir l’accès au livre en milieux périurbains et ruraux, de stimuler la lecture chez les jeunes, mais aussi de promouvoir les langues maternelles.
L’édition numérique, l’édition multilingue, la traduction, les résidences d’auteurs, les rencontres internationales… Tous ces axes devront être portés par une programmation ambitieuse, inclusive et structurante. Le rapport de l’UNESCO insiste sur le rôle du livre dans la consolidation des sociétés démocratiques : espace de dialogue, de pensée critique et d’émancipation, le livre est un pilier de toute politique culturelle durable.
Rabat 2026 peut incarner cette vision. En devenant la vitrine de l’industrie du livre africain, la ville pourra aussi amorcer une stratégie à long terme pour faire du Maroc un hub régional de l’édition et de la création littéraire. Au-delà de l’événement, c’est une dynamique pérenne qu’il faudra construire — pour que les livres africains continuent de circuler, de s’écrire et de se lire, dans toutes les langues du continent et dans bien d’autres langues ailleurs dans le monde.
