Le décor était posé depuis des mois. Les rues colorées, les drapeaux mêlés, cette atmosphère unique qu’aucune autre compétition africaine ne sait produire avec autant d’intensité. Une cérémonie d’ouverture grandiose, ambitieuse, parfois trahie par des plans trop serrés, mais qui a rappelé une chose essentielle : le Maroc voulait marquer l’histoire. Lorsque le prince Moulay El Hassan donne le coup d’envoi, la CAN la plus prometteuse de son histoire peut enfin commencer. Le pays retient son souffle, attendant ce premier frisson, ce déclic émotionnel qui fait basculer une compétition. Il n’arrivera pas tout de suite.
Un départ sans éclat, et ce penalty qui glace tout
La Coupe d’Afrique est là, enfin. Mais la première mi-temps ne sera ni flamboyante ni rassurante. L’entame est moyenne, prudente, presque timorée. Le Maroc a le ballon, mais pas l’élan. Et puis vient ce moment charnière : le penalty. Soufiane Rahimi, titularisé aux dépens d’Ayoub El Kaabi et pourtant habitué de l’exercice, s’élance. Il manque.
Rater un penalty en match d’ouverture, dans un stade plein à craquer, ça refroidit instantanément le Complexe Moulay Abdellah. Les souvenirs remontent, brutaux, presque douloureux. Manquer un penalty dans un tel contexte, le Maroc est spécialiste malgré lui. Il n’y a rien de plus marocain que ce genre de scénario, cruel et auto-infligé, qui ravive les vieux traumatismes.
Aucune différence visible sur le terrain
La suite de la première période est à l’image de ce raté : brouillonne. Lenteur dans la circulation, imprécision technique, pieds lourds sur une pelouse elle-même lourde et trompeuse. Sur le papier, 100 places FIFA séparent le Maroc (11e) des Comores (111e). Sur le terrain, aucune différence flagrante.
Les Comoriens sont venus jouer leurs chances. Ils l’avaient annoncé en conférence de presse, ils ont tenu parole. Bloc très bas, compact, lignes resserrées, espaces fermés avec intelligence. Le Maroc a tenté, surtout par des centres, mais sans véritable tranchant : trop courts, trop forts, jamais au bon tempo. L’intensité est montée par séquences, jamais de manière continue. La verticalité a manqué, tout comme la justesse dans les trente derniers mètres.
Le football, lui, ne reconnaît pas les hiérarchies. Il ne se nourrit ni de classements ni de réputation. Les Comoriens l’ont rappelé avec autorité, faisant douter des attaquants marocains qui se sont parfois regardés, cherchant des solutions qui ne venaient pas. Au milieu, Neil El Aynaoui et Sofyan Amrabat se marchent dessus, Azzedine Ounahi hésite, tandis que Brahim Diaz, positionné à droite, peine à exister.
La défense, peu sollicitée, n’est quasiment pas testée… jusqu’à ce coup du sort : Romain Saïss, capitaine, se blesse assez tôt et quitte la pelouse en larmes, remplacé par Jawad El Yamiq. Un moment fort, chargé d’émotion, qui alourdit encore un peu plus l’atmosphère.
Le tournant de la seconde période
Les sifflets à la mi-temps ont parlé. Et visiblement, ils ont été entendus. En plus du discours de Walid Regragui, les Lions de l’Atlas reviennent avec un visage légèrement différent. Plus libérés, plus entreprenants, sans être transcendants.
À la 55e minute, Noussair Mazraoui demande un ballon dans le dos de la défense comorienne. Contrôle, retournement, duel gagné. Puis ce centre en retrait, parfait. Sur un plateau d’or, Brahim Diaz n’a plus qu’à conclure. Le stade explose. Le compteur est débloqué. Premier but en CAN, première libération.
Timide jusque-là, en manque de confiance, Brahim se transforme après ce but. Sa célébration, déjà culte, agit comme un électrochoc. Le public pousse, le Maroc gagne des duels, enchaîne enfin. Tout n’est pas parfait, loin de là, et la passivité revient parfois par vagues. Nayef Aguerd frôle même la catastrophe en perdant un ballon dans une zone sensible, obligeant Yassine Bounou à sortir un arrêt décisif. Un moment charnière, qui aurait pu tout relancer… mais qui précède finalement l’extase.
Des choix gagnants et un frisson à l’ancienne
Regragui ajuste. Il change ses plans avec lucidité. Abde Ezzalzouli entre à gauche, Ismaël Saibari est recentré pour remplacer Ounahi, et Ayoub El Kaabi prend la place de Rahimi, encore marqué par son penalty manqué. A la mi-temps, le sélectionneur a
El Kaabi, lui, ne se fait pas prier. Il offre ce que tout un stade attendait : le plus beau des frissons. Sa spéciale. Un coup de ciseau, à l’ancienne, comme il en a fait sa signature avec l’Olympiakos. Un geste pur, instinctif, libérateur. Le moment de la soirée. Celui qui scelle un match longtemps indécis, longtemps inconfortable. « Merci à tous les supporters marocains, au Prince qui été présent. Ce n’était pas un match simple, on savait que le plus important était les 3 points. On est derrière notre coach. Le match contre le Mali sera celui de la qualification », a confié El Kaabi, héros du soir en zone mixte.
El Kaabi gagne des points, indéniablement. Regragui aussi, pour avoir su lire son match et agir au bon moment. Le Maroc gère la fin de rencontre avec plus de maîtrise, sans réellement trembler, conscient d’avoir évité le piège sans pour autant l’avoir totalement désamorcé.
Une victoire fondatrice, mais pas rassurante
Ce Maroc–Comores n’aura rien d’un récital. Il restera comme un match d’ouverture tendu, parfois laborieux, mais finalement gagné. L’essentiel est là : trois points, un premier succès, une pression légèrement relâchée. Le reste, lui, reste à faire.
Dans une CAN, surtout à domicile, on ne juge pas seulement le résultat, mais aussi ce qu’il dit de l’équipe. Ce soir-là, le Maroc a montré qu’il pouvait douter, qu’il pouvait souffrir, mais aussi qu’il avait les ressources pour renverser une situation mal engagée. C’est à la fois rassurant… et inquiétant.
Notre homme du match : Noussair Mazraoui. Par son activité, sa justesse, sa rigueur défensive et surtout par cette action décisive, sa lucidité a tout déclenché.
