Il existe des réformes qui modifient un système, et d’autres qui modifient d’abord le sens des mots. Dans le débat actuel sur les frais imposés aux fonctionnaires et salariés pour accéder à l’université publique, le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzeddine El Midaoui, a choisi de réinventer une notion que l’on croyait immuable : la gratuité. Selon lui, elle n’a pas disparu… elle a simplement évolué. Elle demeure intacte pour certains, disparaît pour d’autres, mais reste miraculeusement “gratuite” dans le discours officiel.
Dans les faits, cette gratuité nouvelle génération ressemble à une cotisation obligatoire. Les montants exigés par plusieurs universités vacillent entre 15.000 dirhams pour la licence et 60.000 dirhams pour le doctorat, une tarification imposée aux salariés et fonctionnaires, souvent découverte seulement après la réussite du concours d’accès.
À Casablanca, la situation reste suspendue : les listes tardent à sortir, non par stratégie d’opacité, mais parce que le conseil d’administration n’a toujours pas tranché et s’abstient pour l’instant de se soumettre aux exigences du nouveau ministre. Une prudence qui s’appuie sur la résistance tenace des directeurs de laboratoires, farouchement opposés à des frais qu’ils jugent contraires à l’esprit même de l’université publique.
Des élèves triés selon leur “statut professionnel”
Le ministre, lui, se veut rassurant. Ces sommes ne seraient que des frais “symboliques”. On ignorait seulement, jusqu’ici, qu’un symbole pouvait coûter plusieurs mois de salaire. Il affirme aussi que ce dispositif vise à décongestionner des amphithéâtres saturés par des fonctionnaires représentant jusqu’à 40 % des effectifs dans certaines filières. Pour remédier à cette présence jugée “envahissante”, on les enverra étudier après 17 heures ou pendant les week-ends. Le Maroc invente ainsi un modèle éducatif où l’on trie les étudiants non pas selon leurs résultats, mais selon leur statut professionnel.
La logique frôle parfois l’absurde. Le fonctionnaire, déjà imposé à la source, contribue indirectement et massivement au financement de l’enseignement supérieur. Mais c’est justement lui que l’on choisit pour renflouer directement les caisses des universités. Le paradoxe est total : ceux qui financent l’État deviennent ceux sur qui l’on s’appuie pour combler les failles de son budget. Et plutôt que d’explorer des voies modernes et productives, à travers de véritables partenariats public-privé, mobilisation des budgets de formation continue des administrations et entreprises, ou dispositifs innovants de valorisation de la recherche, le ministre opte pour la solution la plus simple, la plus rapide, et la plus injuste : taxer deux fois les doctorants.
Ce choix est d’autant plus incompréhensible que le vrai chantier se situe ailleurs, au cœur même de l’université : la production scientifique. Si le Maroc figure si loin dans les classements internationaux, ce n’est pas seulement faute de moyens, mais aussi faute de résultats. Une part significative du corps professoral demeure invisible dans les moteurs de recherche académiques. Des enseignants qui, après vingt ou trente ans de carrière, n’ont produit ni ouvrage, ni article indexé, ni contribution notable au savoir.
Des doctorants exploités, une loi contournée
“Au lieu d’imposer des frais aux étudiants pour payer les professeurs, il aurait été plus logique, et surtout plus juste, d’imposer aux professeurs de produire pour être mieux payés”
Le ministre aurait pu choisir d’agir ici : exiger de la recherche pour justifier des rémunérations revalorisées, conditionner primes et promotions à la production scientifique, instaurer enfin une culture du résultat, comme cela se fait partout où l’université fonctionne réellement. Au lieu d’imposer des frais aux étudiants pour payer les professeurs, il aurait été plus logique, et surtout plus juste, d’imposer aux professeurs de produire pour être mieux payés.
Pendant ce temps, les doctorants marocains accomplissent déjà des tâches qui, ailleurs dans le monde, sont rémunérées : surveillance d’examens, animation de travaux dirigés, soutien pédagogique, encadrement des étudiants de licence et master. En Allemagne, en France, en Finlande, ces missions leur donnent droit à un salaire, à un statut, à un contrat. Au Maroc, elles leur donnent droit… à une facture supplémentaire.
Le plus inquiétant demeure pourtant la dimension juridique. La Cour de cassation a été catégorique : aucun établissement public ne peut imposer de frais d’accès à la formation fondamentale sans base légale explicite. Licence, master, doctorat sont gratuits. Cette décision fait jurisprudence. Pourtant, des universités publiques contournent l’arrêt en invoquant une autonomie financière qui ne leur confère ni pouvoir fiscal ni compétence réglementaire.
Le principe est clair, mais son application s’effrite : la loi dit non, les universités disent oui. À l’Université Hassan II de Casablanca, des enseignants-chercheurs témoignent d’un véritable front de résistance contre cette mesure, précisément parce qu’ils savent que si un seul étudiant porte plainte, il aura gain de cause, non seulement pour lui-même, mais pour toute une promotion de doctorants. L’illégalité de la décision n’est pas un doute, c’est une certitude qui ne demande qu’à être juridiquement déclenchée.
À mesure que cette mécanique se déploie, c’est l’idée même du service public universitaire qui se délite. Les doctorants se cachent pour éviter de payer, les masters deviennent des produits tarifés, les laboratoires oscillent entre malaise et indignation, et l’université publique glisse vers une segmentation silencieuse qui n’ose pas dire son nom. On crée une fracture invisible qui sépare les étudiants selon leur pouvoir d’achat plutôt que selon leur mérite.
Une erreur stratégique déguisée en réforme
“Au moment où l’on ambitionne de doubler le nombre de doctorants et de renforcer la recherche nationale, le ministre choisit un modèle qui risque de produire l’effet inverse”
Au moment où l’on ambitionne de doubler le nombre de doctorants et de renforcer la recherche nationale, le ministre choisit un modèle qui risque de produire l’effet inverse. En taxant ceux qui cherchent, on décourage la recherche. En conditionnant l’accès au savoir à une contribution financière, on sélectionne par le revenu ce qu’on n’a pas réussi à sélectionner par l’excellence. En prétendant moderniser l’université, on l’oriente vers une logique de marché qui n’assume ni sa nature ni ses conséquences.
La gratuité, assure-t-on, existerait encore. Mais elle n’a simplement plus le même sens. Elle devient un privilège réservé à ceux qui ne travaillent pas, ou à ceux qui travaillent en cachette. Et dans un pays qui peine déjà à faire émerger une recherche d’envergure, cette contradiction ressemble moins à une réforme qu’à une erreur stratégique. Le Maroc dit vouloir rejoindre les nations qui produisent la connaissance. Il commence pourtant par faire payer ceux qui tentent d’en produire. La science n’avance jamais lorsqu’on entrave ceux qui la portent. Elle recule. Et elle recule vite.
