Dix ans. C’est le temps qu’il a fallu à Shenzhen pour muter d’usine du monde en laboratoire planétaire. J’y étais très récemment, et la transformation frappe : robots taxis autonomes, parc automobile quasi-intégralement électrique, algorithmes régulant les flux urbains… Mais au-delà de l’aspect smart city, c’est la compression de l’espace-temps industriel qui fascine. Dans le district de Huaqiangbei, épicentre mondial du hardware, bureau d’études, fournisseur de composants et ligne d’assemblage cohabitent dans un rayon de quelques centaines de mètres. Une idée devient prototype en quelques jours. C’est cette vélocité, plus que le coût du travail, qui forge l’hégémonie technologique chinoise.
Le Maroc peut-il s’inspirer de ce modèle ? La question mérite qu’on s’y arrête. Non pas pour le reproduire, mais pour inventer sa propre trajectoire.
Le royaume possède un atout indéniable : vingt ans de montée en gamme silencieuse dans l’aéronautique et l’automobile ont forgé une culture industrielle de précision. À Nouaceur, à Tanger, des milliers d’ingénieurs maîtrisent l’usinage complexe. Cette base technique trouve enfin son catalyseur financier avec UM6P Ventures par exemple, qui accepte de financer le temps long de la deeptech et de l’innovation industrielle. C’est une rupture majeure dans un écosystème habitué aux retours sur investissement rapides.
Les signaux faibles s’accumulent. Des entreprises technologiques marocaines émergent. MOLDiAG industrialise des kits de diagnostic moléculaire. Mediot AI, filiale d’ABA Technology, déploie des cabines médicales connectées. SensThings développe des technologies de confiance numérique et d’IoT industriel. Aerodrive conçoit le premier drone militaire marocain. Neo Motors, emblématique, va plus loin encore : créer une marque automobile nationale avec un écosystème de sous-traitants locaux.
Le Maroc : un hub de recherche
Ces pépites dessinent les contours d’une stratégie : le Maroc n’a pas vocation à devenir Shenzhen. Tributaire des composants électroniques asiatiques, il ne joue pas dans la cour du smartphone ou du gadget de masse. Son terrain de jeu : le passage de la deeptech au produit à haute complexité technique commercialisable dans un temps et un coût records (si les barrières logistiques continuent à tomber) à proximité immédiate de l’Europe et de l’Afrique, le tout en minimisant les différences culturelles et les risques géopolitiques.
L’Europe cherche désespérément à raccourcir ses chaînes de valeur. L’Afrique a besoin de solutions technologiques adaptées. Entre les deux, le Maroc peut devenir le hub de recherche, de prototypage et de fabrication rapide euro-africain. Non pas l’usine du monde, mais son atelier de haute précision régional. Le vrai défi n’est plus technique. Il est humain et culturel : retenir les cerveaux pour passer de l’exécution à la conception, de la sous-traitance à la création de valeur.
Natif de Casablanca, Michel Levy-Provençal est prospectiviste, entrepreneur, conférencier et auteur, reconnu comme l’une des voix majeures de l’innovation en France. Il a importé les conférences TED en France en 2009 et cofondé plusieurs startups dans la finance, les médias, les technologies et le conseil. Il est également chroniqueur aux Échos et sur BFM TV.
