Je vois comment nous transformons des portes fermées en portes ouvertes”. C’est l’une de ces phrases coup de poing que Fatna El Bouih prononce devant la caméra d’Hélène Harder, comme si elle n’était pas en train d’être filmée. Dans ce documentaire réalisé par la cinéaste franco-allemande Hélène Harder, on retrouve tout l’acharnement à vivre et à construire de cette ancienne prisonnière politique, la première au Maroc à avoir publié le témoignage de son incarcération (de 1977 à 1982) en 2002, avec Une femme nommée Rachid. Elle y racontait sa disparition forcée, la torture qu’elle a subie, les violences sexuelles aussi.
Hélène Harder, qui a travaillé avec des jeunes de Hay Mohammadi sur l’histoire de la prison secrète Derb Moulay Chérif, a d’abord fait la rencontre de Fatna à travers ce livre. Le documentaire filme une femme aux tenues colorées, qui partage ses journées entre les prisons où elle dispense des ateliers, les rendez-vous administratifs pour maintenir les actions de l’association Relais Prison Société qu’elle préside, et qui œuvre pour “l’humanisation de l’espace carcéral”. Un parcours hors normes, drainé aussi par un combat pour l’égalité qui n’a jamais quitté Fatna El Bouih.
Alors que le film “Fatna, une femme nommée Rachid” s’apprête à être présenté au Festival international du film de Marrakech (FIFM), une édition augmentée du récit de la militante est à paraître aux éditions Le Fennec, après une réédition française (iXe éditions).
TelQuel : En tant que cinéaste, que souhaitiez-vous montrer de Fatna El Bouih à travers ce documentaire ? Et vous, Fatna, qu’étiez-vous prête à montrer ?
Hélène Harder : J’ai d’abord rencontré le livre de Fatna. J’ai donc d’abord été confrontée à la partie la plus sombre de son histoire, tout en étant consciente de l’importance de cette parole, car les récits de détention politique au féminin sont très rares. Ensuite, quand j’ai rencontré Fatna, j’ai surtout été frappée par son énergie, par son ancrage dans le présent du Maroc, et par la façon dont elle avait su se réinventer. En tant que cinéaste, c’est cette énergie qui m’a beaucoup attirée et que j’avais envie de raconter et de filmer.
Fatna El Bouih : Quand Hélène m’a parlé de ce projet, la première chose que je lui ai dite, c’est que je ne voulais plus revenir en arrière. J’ai déjà raconté mon histoire dans le détail, j’ai parlé de ce passé plusieurs fois. Cette fois-ci, je voulais parler de mon présent, de ce que je fais aujourd’hui à travers mon engagement citoyen et associatif, qui est aussi une autre façon de raconter mon histoire. Il y a une fenêtre entrouverte, et à travers mes engagements, j’essaie de l’ouvrir un petit peu plus chaque jour. Je n’ai pas toujours le temps de regarder les résultats qu’on obtient, mais j’étais prête à accueillir un regard plus distant, celui d’Hélène, sur ces actions.
