[Tribune] Pour un nouveau modèle économique du cannabis légal au Maroc 

Par Khalid Tinasti

Quatre ans après sa légalisation, le cannabis marocain peine à décoller économiquement. Face à la concurrence africaine et mondiale, Khalid Tinasti, chercheur au Centre sur les Conflits, spécialiste de la politique des drogues, plaide pour une décentralisation audacieuse inspirée de “l’économie du maire” chinoise : confier aux gouverneurs et présidents des régions rifaines un rôle d’entrepreneurs publics pour transformer cette filière en levier de souveraineté économique.

Quatre ans après la légalisation du cannabis médical et industriel, le Maroc peine à transformer cette filière en moteur économique. Certes, 5 500 agriculteurs sont désormais regroupés dans 360 coopératives qui cultivent légalement près de 4 500 hectares. Mais la production illégale, estimée à plus de 50 000 hectares, reste dominante, et les débouchés commerciaux de la production légale limités. Les agriculteurs légaux dénoncent l’absence de soutien institutionnel, les retards de paiement, et un marché intérieur quasi-inexistant. Les investisseurs se retirent, et les rares exportations demeurent symboliques. Le cœur de l’économie du cannabis marocain reste, en réalité, informel.

La concurrence mondiale s’organise, le Maroc à la traîne

Pendant ce temps, la compétition mondiale pour le cannabis légal s’intensifie. Des sociétés canadiennes ou allemandes investissent dans la recherche pharmaceutique et les biotechnologies, fixant de nouveaux standards de qualité et d’innovation. En Afrique, le Malawi, le Zimbabwe, le Ghana, le Rwanda ou encore l’Afrique du Sud développent des filières légales, souvent orientées vers l’export, avec des chaînes de valeur qui concurrenceront celle du Maroc. Le marché européen, qui pourrait dépasser 50 milliards d’euros d’ici 2028, offre des opportunités considérables pour les producteurs africains organisés et stratégiques

“Il ne suffit pas de disposer d’atouts naturels. Il faut un modèle économique capable de transformer ces ressources en filière structurée et prospère”

Khalid Tinasti, chercheur spécialiste de la politique des drogues

Pour le Maroc, ces débouchés possibles et cette compétition africaine constituent une source d’inspiration car bien mobilisés, ses atouts (climat, savoir-faire agricole et proximité logistique) peuvent lui permettre de se positionner comme un fournisseur fiable et compétitif sur ce marché en expansion. Mais pour saisir pleinement ces opportunités, il ne suffit pas de disposer d’atouts naturels. Il faut un modèle économique capable de transformer ces ressources en filière structurée et prospère. C’est là que “l’économie du maire”, un mécanisme issu de l’expérience chinoise, peut servir de guide.

Cette “économie du maire” (shì zhǎng jīngjì), popularisée par l’économiste Keyu Jin, repose sur la décentralisation de l’action économique. Les responsables locaux agissent comme des entrepreneurs publics. Ils attirent les investisseurs, investissent au nom de leur localité, soutiennent les entreprises prometteuses, débloquent les crédits, et adaptent les politiques nationales aux réalités locales. En Chine, cette dynamique a transformé des villes comme Hefei, Chengdu ou Wuhan en pôles d’innovation, grâce à des responsables locaux capables d’expérimenter vite et d’ajuster sans attendre Pékin.

À Hefei par exemple, le gouvernement municipal a investi directement dans le constructeur de véhicules électriques NIO au moment où celui-ci était au bord de la faillite, prenant un risque financier que peu d’États auraient accepté. En quelques années, ce pari public/local a transformé la ville en un hub mondial des batteries et de la mobilité électrique, et illustre aujourd’hui un capitalisme municipal agile et stratège.

Le Rif, laboratoire d’une politique industrielle décentralisée

Appliqué au Maroc, un tel mécanisme aurait le potentiel de débloquer la filière cannabique. L’Etat essaie de donner une cohérence à travers son agence de régulation, et de faire du cannabis un secteur stratégique à la croisée de la santé, de la recherche et de l’exploitation commerciale. Avec un succès mitigé pour le moment, car il manque un investissement public clair dans la filière au-delà de l’aspect sécuritaire, une compréhension des agriculteurs et de leurs réalités économiques, ou une diplomatie économique active pour sécuriser des débouchés sur les marchés européens et nord-américains, entre autres.

“Ces autorités locales connaissent le terrain, les savoir-faire et les contraintes sociales mieux que quiconque, et c’est là que peut s’ancrer une filière durable”

Khalid Tinasti, chercheur

Ce qui rend indispensable le rôle des territoires. Dans les provinces rifaines de Chefchaouen, Taounate et Al Hoceïma, où la culture légale du cannabis est possible, les gouverneurs et présidents de région devraient être encouragés à agir comme de véritables acteurs économiques. Ils peuvent créer des zones de transformation, attirer des laboratoires, accompagner les coopératives, simplifier les procédures et faire naître une compétition vertueuse entre provinces. Ces autorités locales connaissent le terrain, les savoir-faire et les contraintes sociales mieux que quiconque, et c’est là que peut s’ancrer une filière durable.

Mais “l’économie du maire” ne vise pas à remplacer le marché, elle en prépare l’émergence. Dans les secteurs nouveaux comme le cannabis médical, les marchés n’apparaissent pas spontanément. Ils ont besoin d’une impulsion publique initiale, d’un moment où l’État et les territoires investissent, coordonnent et prennent des risques. Keyu Jin parle d’un « big push », une phase de mobilisation où l’État crée les conditions de la concurrence future. Une fois cet élan donné, les acteurs privés sélectionnent les projets viables et structurent l’innovation.

Le Maroc est précisément à ce tournant. Le cannabis légal ne doit plus être une expérience administrative, mais une politique industrielle nationale, adossée à des territoires audacieux. L’État et les collectivités doivent oser investir, coordonner et assumer une part d’échec. C’est de cette phase d’essais et d’erreurs que naît la réussite. Si Rabat impulse, et si les régions exécutent avec initiative, le Maroc peut transformer le cannabis légal en une filière d’avenir, un levier de souveraineté économique plutôt qu’un symbole de marginalité.

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Khalid Tinasti, chercheur au Centre sur les Conflits, le Développement et la Paix, IHEID Genève ; Chercheur invité David F. Musto au ICDPS, Université de Shanghai.

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