À Taza, un projet de festival autour de l’Hayti pour le désenclavement culturel

Nichée entre le Rif et le Moyen-Atlas, Taza est l’une de ces cités millénaires qui portent en elles le poids de l’histoire et la lumière des cultures. Carrefour des civilisations, porte entre l’Oriental et l’intérieur du Maroc, la ville a toujours été une terre de passage, de rencontre et de résistance. C’est dans ce décor chargé de symboles que l’Association Grand Taza pour le Développement (AGTD) organise, du 27 au 30 novembre 2025, le premier “Festival de l’Hayti : Mémoire et arts vivants”, une manifestation qui se veut à la fois un hommage au patrimoine immatériel local et une ouverture sur l’universel.

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Vue sur la ville nouvelle, depuis Taza-Haut et les escaliers Bab Jemâa. Crédit: Wikimedia Commons

Taza n’est pas une ville comme les autres. Son nom, issu du mot amazigh “Tizi” qui signifie col ou couloir, dit déjà tout de sa vocation : celle d’un passage naturel reliant les plaines de l’Oriental au reste du royaume. Depuis la formation des montagnes du Rif et de l’Atlas, la fameuse “trouée de Taza” a constitué un passage obligé pour les caravanes commerciales, les armées, mais aussi les cultures et les savoirs.

De la préhistoire aux dynasties marocaines, la cité a toujours occupé une place stratégique. Les grottes de Kifane Belghomari témoignent de la présence humaine depuis les âges reculés, tandis que les Almohades, Mérinides et Alaouites ont fait de Taza un centre militaire et politique de premier plan.

Ville de résistance face aux Ottomans comme face à la colonisation, Taza a vu ses tribus se battre jusqu’au retour de l’indépendance. Mais au-delà des conflits, la cité a surtout incarné un lieu de brassage culturel, où les influences amazighes, arabes, andalouses et méditerranéennes se sont entremêlées.

L’Hayti, une mémoire chantée

Au cœur de cette richesse se trouve l’Hayti, un chant poétique et festif pratiqué depuis des siècles par les tribus de la région : les Ghiyata, les Branès et les Tsoul notamment. L’Hayti se caractérise par des joutes verbales improvisées entre deux troupes, portées par les rythmes du bendir et de lamqess. Parfois satiriques, épiques ou romantiques, ces échanges chantés exaltent les valeurs de la tribu, célèbrent l’amour ou évoquent des épisodes de l’histoire locale.

Souvent dominé par les hommes, l’art de l’Hayti connaît aussi une version féminine, “L’Maya”, pratiquée lors de cérémonies intimes comme les mariages ou les fêtes de henné. Loin d’être figé, ce patrimoine vivant dialogue avec d’autres styles : le Jebli du Nord, la Reggada de l’Oriental, ou encore l’Ahaïdous du Moyen-Atlas. Par son improvisation et son énergie, il reste pourtant unique et profondément attaché à Taza.

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C’est pour sauver cet art menacé de disparition que l’AGTD a lancé le Festival de L’Hayti. L’association, mobilisée depuis plusieurs années pour la valorisation du patrimoine de la région, veut faire de cette manifestation une vitrine culturelle et un outil de développement local.

Un festival entre tradition et ouverture

Le festival s’annonce riche et varié. Outre les soirées musicales consacrées aux troupes locales, des formations venues d’autres régions du Maroc, comme les Abidat Rma ou la troupe de Tarab hassani de Laâyoune, seront invitées à partager leur héritage. La première édition accueillera également le Sénégal comme pays invité d’honneur.

Les organisateurs ont prévu un programme éclectique : concerts en plein air, spectacles de Tbourida, expositions d’artisanat et de peinture, tables rondes réunissant chercheurs et écrivains, ateliers destinés à la jeunesse, projections de documentaires et randonnées dans le parc national de Tazekka. L’idée est de mettre en valeur toutes les dimensions du patrimoine de Taza, qu’il soit naturel, artistique ou immatériel.

“Ce festival se veut un hymne au patrimoine culturel immatériel et au capital humain”, affirme le bureau de l’association. Une ambition qui s’inscrit dans la volonté de replacer Taza sur la carte culturelle nationale, mais aussi de donner à la population locale, et en particulier aux jeunes, les moyens de se réapproprier leur histoire et de s’en inspirer pour l’avenir.

Redonner de l’éclat à une cité millénaire

Longtemps marginalisée des grands circuits touristiques et culturels, Taza souffre aujourd’hui d’un déficit de visibilité. Pourtant, ses trésors sont nombreux : la grotte Friouatou, les cascades, les sites troglodytiques, sans oublier la médina et ses remparts. L’AGTD veut que le festival devienne un catalyseur pour dynamiser l’image de la ville et susciter un nouvel élan.

En rendant hommage aux précurseurs de l’Hayti et en encourageant les nouvelles générations à reprendre le flambeau, l’événement entend contribuer à la sauvegarde d’un pan essentiel du patrimoine marocain. Dans le même temps, il ambitionne d’ouvrir Taza sur le monde, en attirant des artistes et chercheurs venus d’ailleurs pour échanger avec la population locale.

L’initiative s’inscrit dans une vision plus large, celle de la valorisation du patrimoine immatériel soutenue par le Maroc et reconnue par l’UNESCO. À travers l’Hayti, c’est tout un imaginaire collectif qui est ravivé : celui d’une ville-carrefour, fidèle à son rôle historique de lieu d’échanges et de rencontres.

Le Festival de Taza, en ressuscitant un art populaire ancestral, rappelle que la mémoire n’est pas une nostalgie figée, mais une force vivante capable d’inspirer l’avenir. Dans chaque joute poétique, dans chaque rythme du bendir, c’est l’âme de la ville qui résonne. Et si l’on en croit l’enthousiasme des organisateurs, cette première édition n’est que le début d’une longue aventure destinée à rendre à Taza la place qu’elle mérite dans le paysage culturel marocain.