Walid, fais-moi peur

Par Nassim El Kerf

L’entraîneur, par nature, aime les certitudes. Les repères, les schémas connus, les automatismes rassurants. Car il est le premier à sauter si tout se passe mal. Mais à l’approche de la CAN 2025 à domicile, je veux un sélectionneur qui me bouscule, qui me déstabilise, qui me fait douter. Oui, Walid, fais-moi peur.

Quand tu alignes Igamane et En-Nesyri face à la Zambie, je sursaute d’abord, je fronce les sourcils ensuite, puis je souris. Parce qu’oser une initiative risquée, lorsque l’enjeu n’est pas grand, permet de ne pas se retrouver nu lorsque les choses sérieuses commencent. On connaît tes fondamentaux, Regragui. Discipline tactique, transitions rapides, ou encore longues phases de possession pour étirer les blocs… Mais aussi et surtout la confiance que tu places dans les cadres qui t’ont mené jusqu’en demi-finale de la Coupe du Monde au Qatar. On te connaît, tu ne lâcheras pas tes soldats, en vrai bonhomme du 91. Pourtant, si tu te contentes de la même recette, tu finiras par être, comme l’a souligné Hugo Broos avant de nous sortir de la précédente CAN, “un livre ouvert”. 

Je préfère que tu caches tes cartes. Qu’au fil des rassemblements qui restent, tu testes, tu brouilles les pistes, tu empiles les systèmes pour les avoir sous la main en cas de besoin. Qu’on ne sache plus si tu joueras à quatre ou à cinq derrière, si tu lanceras deux 9 ou un seul, si tu préfères la fougue des jeunes à l’expérience des anciens. Je préfère que tu nous donnes des sueurs froides en conférence de presse, que tu fasses des annonces inattendues. Après ta dernière conférence de presse, on a prolongé la discussion. D’abord de sélectionneur à journaliste, puis entre footeux, liés par la même passion. Tu m’as parlé de tes doutes, de tes certitudes aussi. Moi, Marocain marqué au fer rouge par des expériences malheureuses en CAN, je suis resté perplexe. Mais ce n’est pas contre toi. Cette compétition nous a tant traumatisés que notre subconscient se prépare au pire.

“Je préfère que tu caches tes cartes, Walid. Ce n’est pas en jouant la sécurité en septembre qu’on triomphe en janvier”

Nassim El Kerf

Et à quatre mois de notre CAN à nous, je préfère que tu nous laisses perplexes, comme face à la Zambie. Tu as surpris ton monde. Deux attaquants alignés sous le ciel lourd de Ndola. Hamza Igamane qui tourne autour de Youssef En-Nesyri, tout en dominant son couloir offensivement et défensivement, c’est une trouvaille. Un équilibre modifié, renforcé par Nael El Aynaoui, la pièce manquante depuis Selim Amellah.

Ce n’était pas parfait, mais cela a permis de prouver qu’on sait tout faire. On saura jouer long quand il le faudra. Ce qui est certain ? Ce n’est pas en jouant la sécurité en septembre qu’on triomphe en janvier. Dans cette dernière ligne droite, laisse le public gronder, douter. Réponds par des “oui” ou des “non” et des “peut-être” en conférence de presse, on s’en contentera… Pourvu qu’on arrive à la CAN avec des armes secrètes.

La série culte Shérif, fais-moi peur se distinguait par son mélange de cascades improbables et de dérapages contrôlés. Ado, devant ma TV, je savais que rien n’était vraiment sous contrôle, et ça me captivait. Walid, tu le sais autant que nous, la CAN, c’est quitte ou double. Permets-toi des dérapages tactiques. Ordonne à tes excentrés de faire des folies, de jouer le un contre un, plutôt que de sécuriser la possession.

Le Maroc attend son heure. On est prêts. On veut le graal. Ce qui fera la différence, ce ne sont pas les certitudes, mais notre capacité à surprendre. Alors, Walid, fais-nous peur. Pour qu’à la CAN, la peur change de camp, et qu’on te porte sur les épaules le 18 janvier.

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