Comment lutter efficacement contre les criquets qui ravagent les récoltes en Afrique ? Au Kenya, une entreprise locale, Selina Wamucii, a relevé le défi en lançant un outil d’alerte précoce basé sur l’intelligence artificielle. Son fonctionnement est simple et redoutable : deux à trois mois à l’avance, les agriculteurs reçoivent des alertes SMS et consultent une carte thermique des zones à risque. Kuzi, c’est son nom, s’appuie sur l’analyse de données satellites, de capteurs d’humidité du sol et de données météorologiques, couplées à des modèles de machine learning. Même son appellation vient du terroir : Kuzi signifie “étourneau” en swahili, un oiseau qui se nourrit justement de criquets. Résultat : les communautés agricoles peuvent agir de façon proactive, sans attendre une aide extérieure.
Cet exemple illustre à quel point l’IA peut devenir un outil vital de résilience pour les pays émergents, bien au-delà du cliché d’une technologie réservée aux pays riches.
IA téléphone maison
La Banque Mondiale en apporte la démonstration. Dans son rapport “Développer l’IA pour favoriser le développement”, elle recense plusieurs usages concrets : en Tunisie, la cartographie et l’analyse géospatiale ont permis de mesurer l’accès des populations aux services de protection sociale pendant la pandémie de Covid 19 ; au Pakistan, l’IA a servi à concevoir des algorithmes pour faciliter les prêts au logement dans l’économie informelle ; au Nigéria, elle a renforcé le suivi des travaux publics et la participation citoyenne via l’analyse des réponses envoyées par téléphone mobile.
Autant d’exemples où l’IA aide à combler des manques structurels. Comme pour la téléphonie mobile dans les années 2000, elle pourrait permettre aux pays émergents de sauter des étapes. Mais le revers existe : dépendance technologique vis-à-vis des géants du numérique, fracture numérique accrue, perte de souveraineté sur les données…
Le Maroc en quête de stratégie
Qu’en est-il du Maroc ? Après des années d’initiatives dispersées, le royaume semble franchir un cap. Les Assises nationales de l’IA, organisées en juillet 2025, ont marqué un tournant : l’État, l’UM6P, l’OCP et les entreprises technologiques ont affiché une volonté commune. Le Maroc se positionne comme un acteur africain de l’IA éthique, appliquée à ses défis prioritaires : énergie, agriculture, climat. “Est-ce que l’industrie peut survivre sans IA ? La réponse est non”, a tranché Ryad Mezzour, ministre de l’Industrie et du Commerce, cité par Médias24. Un signe de la prise de conscience du gouvernement.
En juin 2024, déjà, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) rappelait dans un avis que l’IA est un levier majeur de transformation pour le pays. Mais un levier entravé par l’absence de cadre légal spécifique, la rareté des données ouvertes, la pénurie des compétences et les difficultés de financement des startups. Le CESE appelait à une stratégie nationale claire, ciblée sur quelques secteurs prioritaires — santé, éducation, agriculture — et soutenue par l’ouverture des données, un fonds d’investissement, des incitations fiscales et l’intégration de l’IA dans les cursus éducatifs.
Des initiatives concrètes
En parallèle, des projets existent. Le centre Ai Movement de Rabat, créé en 2021 par l’OCP et adossé à l’UM6P, se présente comme un hub marocain et africain de l’IA. Ses réalisations sont multiples : application mobile transformant les textes en fichiers audio arabes pour les femmes illettrées, essaims de drones pour l’agriculture de précision et la sécurité, outils de cartographie urbaine, solutions de filtrage d’eau ou encore détection de maladies aviaires en Afrique.
Côté gouvernemental, la ministre de la Transition énergétique, Leila Benali, se dit convaincue que l’IA est un outil stratégique pour réussir le mix énergétique du Maroc à l’horizon 2030. Autant d’initiatives qui témoignent d’une dynamique, mais qui devront être coordonnées et amplifiées par une vision nationale cohérente.
