L’OCP vient-il de se faire doubler par la droite par son nouveau concurrent nigérian Dangote Group ? L’annonce, ce 28 août, d’un partenariat entre Addis Abeba et la société d’un des hommes les plus riches d’Afrique s’étant récemment “lancé” dans les engrais interroge. Le contrat ? Un projet de méga-usine dans l’est-éthiopien d’une capacité de production de 3 millions de tonnes d’engrais par an, pour un coût de 2,5 milliards de dollars.
En quoi est-ce que ça concerne l’OCP ?
L’accord n’est pas sans rappeler celui passé il y a près de dix ans entre l’OCP et Addis Abeba. Souvenons-nous : lancé dans son tour d’Afrique en 2016, Mohammed VI s’était arrêté dans la capitale éthiopienne où une image avait retenu l’attention des observateurs : celle du roi posant devant la maquette d’une usine sensée apporter au pays hôte de l’Union africaine son autonomie en termes d’engrais.
“Au-delà du business, c’est une véritable prise de position politique”
Pourquoi ce projet était important ?
Déjà, le montant du deal : 37 milliards de dirhams. Cette somme faramineuse pour un projet qui ne l’est pas moins symbolise à l’époque (2016) la percée du Royaume en Afrique de l’Est. Par ailleurs, l’accord caractérise la nouvelle diplomatie économique de Rabat. “Ce projet a bénéficié du patronage de Sa Majesté et du Premier ministre éthiopien”, notait en 2020 un expert proche du dossier. Il mettait aussi en valeur la dimension panafricaine de l’usine dont l’entreprise chargée de la gestion traduisait cette ambition : la Panafrican fertilizer company. “Au-delà du business, c’est une véritable prise de position politique”, assurait-il.
OCP battu par Dangote ?
Il convient de noter que le lieu de construction des usines de Dangote Fertiliser (Gode) et de l’OCP Africa (Dire Dawa, 500km au nord) n’a pas été prévu au même endroit. Et rien n’empêche le gouvernement Éthiopien de conclure des accords avec plusieurs acteurs pour développer sa capacité de production d’engrais. Ainsi, l’accord entre le groupe Dangote et Addis Abeba ne se calque pas sur celui qu’a passé l’OCP Africa en 2021.
L’OCP doit-il s’inquiéter ?
Plusieurs signaux peuvent néanmoins alerter sur un possible effacement du groupe marocain au profit de son concurrent nigérian. D’une part, depuis 2021 et l’accord de développement signé entre l’OCP et le gouvernement éthiopien, “il n’y a eu aucun signe d’avancement du projet”, remarque un article du Reporter Ethiopia le 28 juin dernier. Pas une annonce, pas une dalle de béton.
Dans ce contexte, voir un second projet analogue par sa dimension, son coût et son ambition voir le jour peut signifier la mise à l’écart du premier. En effet, l’usine estampillée Dangote sera dotée d’une capacité annoncée de 3 millions de tonnes d’engrais pour un coût de 2,5 milliards de dollars. L’OCP projetait une production de 2,4 millions de tonnes dans un premier temps (3,8 millions de tonnes dans un second temps) pour un coût de 3,7 milliards. Pour un pays qui consomme annuellement 700.000 tonnes de cette ressource, les projets signifient l’un comme l’autre l’autonomie en engrais dont rêve Addis Abeba.
Pourquoi l’usine d’OCP n’avance-t-elle pas ?
Selon les sources que TelQuel avait mobilisées en 2020, il semble qu’à l’époque déjà, la construction avait des bâtons dans les roues. “Nous sommes toujours en attente de la finalisation de la partie gaz du projet”, explique alors la source en question. Par ‘partie gaz’, entendre ‘Chinois’, qui font partie du comité tripartite chargé du projet. En clair, tant que Pékin n’avance pas, le bâti non plus, et c’est la raison invoquée pour le retard en 2020. Cinq ans ont passé, l’Ethiopie a essuyé un conflit particulièrement meurtrier au Tigré, et le projet de Dire Dawa, aux abonnés disparus, semble s’être embourbé.
Qu’est-ce que ça dit de l’activité d’OCP Africa en Ethiopie ?
Nulle part dans la communication de l’OCP ne peut-on lire que son contrat éthiopien est arrêté ou même menacé. On ne trouve d’ailleurs, depuis 2021 et la signature de la joint-venture, aucune communication officielle à ce sujet. 2021, c’est aussi la dernière trace du mégaprojet dans les rapports annuels du groupe marocain. Dès 2022, alors qu’un paragraphe du rapport de l’OCP est consacré à l’Ethiopie, Dire Dawa a disparu.
Selon des sources internes à la société, c’est l’omerta autour de Dire Dawa. L’OCP se projetterait déjà vers d’autres horizons à l’Est. La communication numérique du groupe ne dit pas autre chose. Sur le site d’OCP Africa en Ethiopie, le nom du responsable pays n’a pas été mis à jour depuis 2020 – date à laquelle Mehdi Filali qui occupait le poste quitte le pays. Aux dernières nouvelles, le coordinateur de la stratégie du groupe en Ethiopie ne fait même plus partie de la branche Africa. En mai dernier, Marouane Mortabit, “Ethiopia country manager” pour OCP Nutricrops a annoncé qu’il a désormais la responsabilité “de coordonner les efforts de [s]es collègues en Ethiopie”. Or, “ce projet est déconsolidé des comptes de OCP SA”, nous expliquait l’interlocuteur de 2020. Ainsi, et alors que c’est avec OCP Africa qu’Addis Abeba a signé l’accord, ce changement implique-t-il l’enterrement de facto de l’usine jamais construite ?
